DEJEUNER-DEBAT du 19 avril 2000


IRAN : ESPOIRS ET ENJEUX

Déjeuner- débat du Club Réalités internationales d'aRRi avec Christian Graeff, ambassadeur de France et le géographe Bernard Hourcade,
accompagnant les deux voyages d'aRRi en Iran, du 3 au 22 octobre 1999 et du 22 mars au 10 avril 2000 (cf les deux brochures réalisées par Aminter sur ces voyages.


Le 21 février 2000 se déroule le premier tour des élections législatives en Iran, avec une participation élevée (83% ). Les résultats marquent le triomphe des réformistes de Mohammad Khatami sur les religieux conservateurs. Une ouverture politique incertaine comme le montrent les deux conférenciers qui comptent parmi les meilleurs spécialistes de l'Iran moderne.

Mise en mouvement

Christian Graeff rappelle ce qui s'est passé en Iran depuis la Révolution de 1979, ce qui permet de comprendre les remises en question du système politique et la mise en mouvement du pays vingt ans après.
La guerre de sept ans Irak/ Iran (750.000 morts iraniens ), la mort de Khomeini, l'essai de reconstruction du pays par Rasfanjani appuyé par le Bazar avec une ouverture économique brisée car trop précoce précèdent la tentative de réforme de Khatami : évolution vers un Etat de droit qui voudrait renoncer au terrorisme d' Etat, et aux armes chimiques, instaurer la liberté de la presse, la pluralité des partis politiques, avec des avancées sur le statut de la femme. Mais on est encore loin du compte !Désormais les religieux vont devoir se réformer. Néanmoins, on met en prison le ministre de l'intérieur et le maire d'Ispahan, jugés tous deux trop libéraux. On cherche à contester l'incontestable succès des réformistes aux élections du 21 feévrier et on organise le procès des juifs. Apparaît ainsi l'inévitable résistance des conservateurs qui, désormais minoritaires au parlement, conservent encore leur emprise sur l'appareil de l' Etat.
A l'extérieur, la prudence et la modération succèdent au terrorisme d' Etat et à la violence verbale antérieure avec des ouvertures vers les pays arabes ( sauf l'Irak ), un essai de normalisation avec les pays d'Europe, un changement de ton avec les Etats- Unis. En 1998, à Paris, à l'Unesco, en présence de diplomates américains, on peut assister à des échanges entre étudiants iraniens et anciens otages américains ! Il reste encore à régler quelques problèmes : Israël, Irak, Afghanistan, l'évacuation des hydrocarbures… La France, cinquième partenaire commercial de l'Iran, derrière l'Allemagne, le Japon, l'Italie .... souhaiterait améliorer sa position.

La politique des petits pas

Bernard Hourcade note lui aussi que l'appareil de l' Etat formé pendant la guerre Irak/ Iran va devoir se réformer car, depuis lors, le pays s'est mis en mouvement, l' évolution est en marche mais plus lentement qu'on ne le croit. Khatami apparaît comme un " portail " : les conservateurs sont conscients du fait qu'il faut savoir terminer la révolution islamique et pensent que la meilleure façon d'y parvenir serait d'en charger un religieux. Il importe alors de ne pas perturber le processus par des attentats inopportuns . C'est la politique des " petits pas " .
Le nationalisme iranien est plus fort que jamais, estime Bernard Hourcade : les Iraniens ne veulent plus jamais dépendre ni des Anglais, ni des Russes, ni des

Américains qui ont tous dominé le pays de façon insupportable dans un passé récent. " Désormais nous travaillons pour nous, pas pour les autres ". D'où les réactions très négatives aux ouvertures de Madeleine Albright, ce qui n'exclut pas la nécessité de se débarrasser des mollahs, de réaliser une véritable égalité hommes / femmes, quelle que soit la religion.
Il faut maintenant reconstruire un pays lassé par l'islamisme. Les Iraniens sont conscient de l'important retard pris dans de nombreux domaines (industrie, équipement) du faible niveau des universités : les meilleurs ont émigré aux Etats-Unis et en Europe. Comme il n'est pas question de recourir de façon massive à l'étranger, on prendra son temps et on se donne 2005 pour horizon : la politique des " petits pas "

Questions sur l'avenir

Les questions posées aux orateurs furent nombreuses et variées, en provenance de Claude Cheysson, Antoine Basbous, Jean Chaudouet, Gérard Donnadieu, Jacques Guyard, Jean-Pierre Noël ;le docteur Rouhani, Jean- Michel Fauve. Elles ont porté sur le chômage ( il est important mais n'inquiète pas tellement les Iraniens qui considèrent les deux millions d'afghans comme des travailleurs immigrés ) ; sur la relance de l'économie ( l'Iran est déjà exportateur de fromages , d'équipements électriques, de produits sidérurgiques et bien entendu de pétrole ) ; sur la situation de la femme (majoritaires, déjà, dans les universités : 52% ) ; sur la religion ( solidarité islamique, reflux de la ferveur religieuse, rejet des mollahs, persécution des baha'is ) ; sur l'éventualité d'une séparation de l'église chiite et de l 'Etat ( éventualité jugée faible ) ; sur les risques d'un coup d 'Etat dans la nouvelle conjoncture ( forte probabilité d'actions retardatrices mais faible risque d'un coup d ' Etat ) ; sur les perspectives offertes par le Dialogue des civilisations ( élément de politique étrangère ou de politique intérieure ? ), par le dialogue des religions ( la visite de Mohammad Khatami à Jean -Paul II : acte de politique étrangère ? ). Des réponses et bien des questions…

Notes de Jacques Bourdillon


P.S. En fait nous sommes au milieu du gué : dans les jours qui ont suivi notre déjeuner-débat a été constaté
un afflux d'événements nouveaux que l'on peut interpréter comme une tentative de freiner le " processus de " mise en mouvement " décrit par Christian Graeff et d'empêcher le prochain " petit pas " prévu par Bernard Hourcade. L'ancien Parlement, toujours en fonction en attendant la mise en place du nouveau, a voté une loi sur la presse permettant d'interdire les journaux libéraux. Le Conseil des Gardiens a tenté de repousser sine die le second tour des élections législatives, mais cette tentative a échoué : le second tour a bien eu lieu le 5 mai. Les résultats provisoires confirment l'éclatant succès des libéraux (mais il y aura sans doute quelques invalidations). Quoiqu'il en soit il semble bien que la mise en mouvement soit devenue irrésistible. J.B