Conférence du 11 avril 2000


LA RECHERCHE EN FRANCE, EN EUROPE ET DANS LE MONDE
LE MODELE FRANÇAIS EN QUESTION

Conférence de Rémi Barré, directeur de l'Observatoire des sciences et techniques (OST ),
professeur associé au Cnam, devant le Club Réalités internationales


La communauté scientifique a cet avantage de disposer d'un système homogène de comparaison au niveau mondial avec un degré acceptable d'approximation. Il s'agit d'un domaine complexe, compétitif, en évolution rapide où tout point fixe est fragile. La France conserve une image de pays scientifique à la fois brillant et attardé.

Quels sont les critères de comparaison et d'appréciation ? Les principaux concepts sont ceux de recherche - développement, R-D, associés ou non à la technologie, RTD, d'innovation, de production scientifique etc. La distinction est constamment faite entre recherche publique à laquelle est joint l'important domaine militaire , et la recherche privée. La première est beaucoup mieux connue dans sa structure que la seconde plus diffuse, du fait même que les administrations évaluatives (Tel l'Ost ) sont rattachées au public.
Les paramètres comparatifs les plus "robustes" et qui ne tiennent pas forcément compte de ce que Hubert Curien a appelé les vases communicants, vont être: les dépenses de R D totales (ou crédits alloués soit par la puissance publique ( c'est-à-dire le "contribuable" ) soit par les entreprises privées, le rapport de ces sommes au Pib, les publications dans les revues scientifiques de renom, les brevets (déposés dans le pays ou la zone considérée ), les effectifs totaux et ventilés par organismes

La distribution de la recherche dans le monde

Qui s'étonnerait de la supériorité américaine, tant en valeur absolue qu'en progression dérivée, tout en rappelant aussi que cette puissance n'en menait pas large dans les années 80 après la guerre du Vietnam. C'est de leur unité que les Usa tirent leurs performances, alors que l'addition, en moyens de financement, des parts respectives des Etats européens aboutit parfois à l'accumulation de moyens limités et vieillis. Il y a la "Triade" et les autres ! Amérique du nord, 33%, Europe 27,8%, Asie industrielle 20,2%, le reste du monde 20%
( Amérique latine, Chine, Inde…). A noter ici l'évaporation, peut-être provisoire, de la Cei. En matière de production scientifique (publications, bases de données ) , l'Europe est en tête et progresse avec 37,7%, suivie par l'Amérique du nord, 36,6%, l'Asie industrielle, 10,8 %. Sur ce plan on constate de beaux restes pour la Cei, 3,7% avec son Académie des sciences , la montée de la Chine ( de 0,5 à 2% sur dix ans ) et du Brésil.
Le conférencier insiste sur la part du financement militaire -20% - dans l'ensemble des moyens américains, alors que l'Europe n'y prélève que 7,5% ; cette différence suscite la polémique, par exemple sur le programme aéronautique pour lequel les Américains se montrent accusateurs, à tort, semble -t- il. Au Japon, comme aux Usa, les entreprises privées alimentent pour plus de 70% le budget recherche ; en Europe enfin, le public et le privé sont à égalité en France et en Angleterre ; l'Allemagne le confie pour 60% au privé, ce qui donne, au total européen, une légère prédominance du pôle privé.

Le critère "dépôt de brevets" illustre un facteur de concrétisation: en effet, une recherche coûteuse ou bien dotée assortie de bonnes publications dans des revues estimées serait considérée comme stérile sans dépôts de brevets. Mentionnons que la part recherche /Pib se tient pour tous les pays dans une fourchette 2,2-2,9%, à l'exception notable pour la Grande-Bretagne: 1,8%, le plus élevé pour les Américains et surtout le Japon, assez bas pour la France, 2,1 à 2,2%. Les brevets sont distingués selon qu'ils sont déposés en Europe ou aux Usa . Or en Europe, la part européenne n'a cessé de baisser sur 17 ans (de 54 à 43 %, France étant aujourd'hui à 10,3%) la part américaine ne cessant d'augmenter de 26,6 à 33,7 % ; le Japon s'y est effondré. En Amérique, la part américaine reste triomphante avec près de 50 % de brevets, contestée par le Japon avec 24%, l'Europe montrant ici comme dans sa propre zone un déclin ou une faiblesse préoccupante.

La situation française: contrastes, atouts, blocages

La France, rappelle le conférencier, est la 4° ou 5° puissance mondiale en matière de recherche. Ce n'est pas un pôle négligeable. Elle a des particularités fortes : clivage Universités-Grandes-Ecoles, dualité Cnrs- Universités, formes institutionnelles propres (lois de 1960, de 1982, de 1999 sur l'innovation qui jouent un grand rôle d'organisation d'ensemble ). Le budget s'élève à 200 milliards de F., 300.000 personnes travaillent dans le secteur recherche-développement. Le financement est assumé à 40-45% par "le contribuable" avec un déclin du militaire comme on l'a vu. Pour 40 milliards (égal 40 GF), nous avons le nucléaire, le spatial, l'aéronautique, l'électronique professionnelle et autres , c'est-à-dire les "champions nationaux" ; pour 30 GF, le Cnrs et la recherche universitaire ; pour 14 GF l'Inria, l 'Inserm auxquels s'ajoutent un budget européen de 3 GF et un milliard versé par les régions.

Ces vecteurs de recherche ont nourri et alimentent toujours de brillantes réussites. Ainsi une équipe de l'Inserm vient de réussir la 1ére thérapie génique humaine. En revanche , le conférencier insiste sur ce qu'il appelle "la panne stratégique des champions nationaux", associée au déclin général européen. A partir d'une base scientifique solide les positions technologiques et industrielles ne suivent pas … la France apparaît peu efficace pour traduire ses efforts de R.D en brevets notamment dans les technologies de l'information et les biotechnologies qui sont les grands vecteurs montants d'aujourd'hui et de demain" Il nous faudrait travailler à marche forcée, reconvertir les grandes entreprises qui ont fait les succès d'hier, modifier les systèmes d'attribution des budgets, les spécialités, les objectifs. "Le modèle français est en difficulté dans un monde où l'innovation résulte d'interactions rapides entre recherche, industrie et marché, dans un contexte de déréglementation, de mondialisation ". Contrairement à une idée répandue, les vocations ne manquent pas (nos 30.000 jeunes doctorants l'attestent) nos mathématiciens demeurent parmi les meilleurs et l'Ost a promis de créer une rubrique pour les sciences sociales jusqu'ici oubliées dans le pays d'Auguste Comte...

Notes d'Henri Douard