Conférence du 9 mars 2000


LES EGLISES ET L'EUROPE A L'AUBE DU TROISIEME MILLENAIRE

Conférence du Père Henri Madelin,S.J., Cycle Religions du monde d'aRRi


Après un rappel historique concernant les Eglises devant les réalités européennes, le Père Madelin analyse diverses situations contemporaines, afin de mieux baliser quelques pistes de réflexion au tournant du siècle.

L'historique des relations entre les Eglises et les Etats d'Europe fait la part belle au cas de la France. Celle-ci hérite d'une longue lutte en vue de la sécularisation, baptisée laïcité. Après une ère de royauté centralisée très chrétienne, la France est devenue depuis la Révolution une terre d'exclusion mutuelle entre pouvoir et religion. Mais que de chemin parcouru depuis la fin du XIXème siècle, marquée par les conflits entre Républicains athées et Royalistes religieux, les uns voulant " écraser l'infâme " et les autres " abattre la gueuse " ! Puis vint la phase du déclin apparent des religions et d'une laïcité plus tolérante.

Nouvelles tendances

Décrivant la situation actuelle, le Père Madelin observe que l'Europe s'interroge à nouveau sur la sécularisation. D'abord un constat central s'impose, illustré par la France : la religion est passée du côté du privé et n'a plus qu'un faible impact public. La même tendance est présente ailleurs en Europe, surtout en pays protestant, où clairement se manifeste la transmission du religieux au domaine de la conscience privée. Mais en Europe orientale, l'orthodoxie résiste dans des conditions d'instabilité assez marquée ( voir la Grèce ), tandis que l'islam se coule plus difficilement dans le moule de la laïcité.
Simultanément se manifeste un mouvement de tolérance religieuse accrue. En témoigne notamment l'actuelle réflexion des chrétiens sur les erreurs passées de l'Eglise, telles que la " Sainte " Inquisition et la demande de pardon à Dieu par les catholiques, à l'initiative du Pape.
Enfin, le triomphe de la laïcité met celle-ci en péril par un effet de balancier : plus d'adversaires à combattre, avec danger de rendre problématique son propre avenir. Sauf si la laïcité se redéfinit au lieu de s'attarder à prôner une idéologie devenue bien conventionnelle.

Rendons à César

La France, pour sa part, excelle dans les situations extrêmes. Après avoir été la fille aînée de l'Eglise, puis " le pays le plus laïc du monde ", elle hésite aujourd'hui à se prononcer sur les problèmes de fond posés par les religions. Les média préfèrent traiter de questions secondaires ou périphériques.
Les intellectuels français répugnent à reconnaître la place importante toujours occupée par le christianisme.
Elargissant son regard à l'Europe, le Père Madelin s'interroge sur le soi-disant " retour du religieux ". Non pas suivant l'affirmation prêtée à Malraux, mais selon le précepte du Christ, d'application difficile, " rendez à César "…. Autonomie du politique, certes, mais prise de conscience qu'il reste une part d'irréductible au seul politique.

D'où tiraillements en tous sens et crises. Parmi ces dernières, l'orateur relève celle de la Démocratie chrétienne en Europe. Son déclin, amorcé en France du temps de de Gaulle, se manifeste depuis sous des formes différentes en Italie, en Allemagne et plus récemment en Espagne. Le modèle français lui paraît avoir inspiré les Espagnols, avec des catholiques présents dans les deux camps, le pouvoir et l'opposition. Solution qui lui semble plus moderne et source d'équilibre durable entre Etat et religions. Une citation de Jean Delumeau résume cette situation complexe autant qu'évolutive. Répondant à la question : " le christianisme va-t-il mourir ? ", l'historien ose affirmer : " Dieu, autrefois moins vivant qu'on ne l'a cru, est aujourd'hui moins mort qu'on ne le dit ".

L'alliance Etat/religions se délite

Le père Madelin présente alors ses propres réactions devant la mosaïque religieuse européenne et son avenir. Les appartenances religieuses lui paraissent de plus en plus liées à des convictions personnelles. L'alliance Etat/religions se délite, ce qui n'est pas forcément regrettable, si parallèlement un travail de responsabilisation est mené à bien.
Il est temps de trouver de nouvelles voies en dehors de la relation entre " onction et sanction " de l'ancien régime, où le sacre du roi impliquait en contrepartie l'appui temporel donné par le pouvoir royal à l'Eglise. Certes, les religions européennes ont été marquées par le " soleil noir " d'Auschwitz, lorsque Dieu semblait avoir disparu et que trop de chrétiens se taisaient. Mais l'Europe, qui contient les trois religions du Livre , se doit maintenant de contribuer la première à la reconstruction de l'unité chrétienne détruite au XVIème siècle et ce aussi avec les orthodoxes, malgré le frein à l'européanisation que constitue la tendance au fractionnement en ethnies diverses, manifestée par eux dans certains pays.

L'Europe saura-t-elle faire évoluer les mœurs, tout en évitant les excès liés à leur libéralisation, grâce au concours des Eglises ? Elle devra encore trouver un modèle crédible d'intégration pour les immigrés. Enfin, les Eglises européennes auront à résoudre le problème de leur passage au pluralisme, dans un cadre d'abord externe, puis interne, ce qui risque d'être plus difficile.

Une nouvelle laïcité

En conclusion, d'après le Père Madelin, l'Europe serait en quête de sens, mais en manque de parcours balisé à cette fin, comme égarée dans la forêt de Brocéliandre. Après "délestage" par le christianisme de toute ambition de partager le pouvoir avec l'autorité civile, il ne lui n'apparaît pas pour autant que la voie de la stabilité passe par la seule laïcité. Pour établir une nouvelle relation entre les religions et l'Etat en Europe, il manque toujours un troisième élément conciliateur.
Dans la recherche d'un jeu relationnel renouvelé, ce tiers pourrait être la conscience personnelle, alors que les Eglises ont appris que la défense de la conscience les amène à s'opposer aux pouvoirs publics. Même si l'avenir de la société européenne demeure difficile à pronostiquer, une laïcité d'un nouveau genre pourrait émerger, grâce à la prise en compte d'un personnalisme faisant droit à des requêtes essentielles. Pourquoi pas celles de la conscience individuelle ?

Notes de Michel Le Gouis