Déjeuner-Débat du 17 octobre 2000



LE JAPON FACE A LA MONDIALISATION

Exposé de Christian Sautter, déjeuner-débat du Club Réalités internationales

Le Japon nous envoie des signaux faibles, brouillés et parfois contradictoires. La douzième compagnie japonaise d'assurance sur la vie vient de faire faillite et sera sans doute reprise par une société américaine; mais chaque mois un million de Japonais se connecte sur internet par le téléphone mobile. Familier de longue date du Japon, Christian Sautter, ancien ministre de l'économie et des finances, éclaire les causes des embarras de la deuxième puissance mondiale.
La reprise est balbutiante. Le gouvernement prépare un budget supplémentaire de quatre trillions de yens (environ 200 milliards de francs) pour relancer l'économie, dans le cadre de l'exercice fiscal qui s'achève fin mars 2001. Le Japon cherche à sortir de la coquille dans laquelle il s'est enfermé depuis vingt ans. Le Premier ministre circule à travers l'Asie. Il était en Inde récemment.

Une décennie perdue

Les Japonais parlent d'une décennie perdue à propos des années 1990 à 2.000 : la croissance chinoise est de 6 à 7% ( 11% certaines années ) entre 1990 et 1998. Les autres pays asiatiques (Corée, Malaisie, Singapour, Thaïlande…) ont eu un accident de santé mais sont repartis. Le japon paraît au bout d'un système de croissance, il bute sur son marché traditionnel largement saturé et il n'a pas compris l'ampleur de la révolution des nouvelles technologies de l'information. Il a été le pionnier d'un système, le toyotisme après le fordisme américain mais il ne comprend pas le bouleversement qui arrive dans les services (finances, assurances, services juridiques …)Il a cherché à prolonger son système périmé à coup de dopage monétaire et budgétaire:

- dopage monétaire: la bulle financière de 85/90 a injecté beaucoup d'argent, notamment dans la spéculation : terrains, actions, œuvres d'art ( cf. les tournesols)
- dopage budgétaire: relance de la demande par le déficit budgétaire. La dette publique représente 130% du Pib ( le plafond de Maastricht est de 60% )

Coincé dans un triangle de fer

Le Japon a différé les rendez- vous par des artifices Pourquoi? Les élites politiques du Japon ont vieilli Le pays a été coincé dans un triangle de fer:
- le parti libéral démocrate. Il est lié aux industries du bâtiment et des travaux publics et plongé dans la ruralité que favorise le système électoral . On devient ministre à l'ancienneté et Premier ministre à son tour . Ce n'est pas une garantie de compétence.
- la bureaucratie. Le Japon et la France ont ici des points communs. La bureaucratie est proche des milieux d'affaires et le pantouflage ( "la descente du ciel") est courant; d'où la collusion entre la bureaucratie et les milieux financiers.
- les milieux d'affaires. Ils sont animés par les patrons de la sidérurgie et de l'automobile mais pas du tout par le monde de la nouvelle économie. Dans chaque secteur, il y a des associations patronales dont la mission est d'éviter que des nouveaux entrent dans les affaires!

Atouts

Mais le Japon peut s'en sortir: l'instruction est bonne.
Les jeunes de 25/30 ans - les enfants du babyboom - sont nombreux et dynamiques. Les femmes sont de qualité ( mais ne sont pas encore dirigeantes ). La société urbaine est plutôt une réussite et la sécurité satisfaisante.
Mais l'épargne va largement à l'étranger sur des obligations et pas dans la vie économique. La création d'entreprises est difficile au Japon. Pour y parvenir plus aisément, il faudrait casser le règne de l'ancienneté. Il faudrait aussi qu'il franchisse une nouvelle étape dans la décentralisation. Le Japon a connu le choc de 1870 avec l'ère Meiji et celui de 1945. Il lui faudrait un troisième choc, à l'instar des pays européens qui s'endormaient et que la création de l'euro a secoué. L'équivalent est-il possible au Japon avec d'autres pays d'Asie? Il faudrait encore que le Japon ouvre son marché: il l'a fait pour les produits asiatiques mais ce sont souvent des produits fabriqués dans ces pays par des filiales de sociétés japonaises. Le pire pour le Japon serait la solution suisse: on est riche , on a un bon produit intérieur et on se laisse vivre. Peut-être que la proximité de la Chine viendra réveiller le Japon comme l'Italie a été réveillée soudain par crainte d'être distancée par l'Espagne faisant alors un gigantesque effort pour entrer dans l'euro.

Questions et réponses

Christian Sautter apporte quelques précisions en réponse à diverses questions.


Le cours du yen? Il s'explique à la fois par des retours d'avoirs japonais à l'étranger et par la confiance internationale dans la monnaie japonaise. Le yen n'est pas surévalué, car le Japon conserve un très fort excédent commercial et si le coût de la vie est élevé, il est dû aux produits qui voyagent peu ( construction, agriculture ).

La mémoire historique et la repentance ? Un Premier ministre socialiste a exprimé des sentiments de repentance mais des motivations économiques ne sont sans doute pas absentes de cette démarche.
La natalité? Jadis il fallait des soldats et donc des enfants. Une politique nataliste serait aujourd'hui mal vue. La situation démographique du pays est un vrai problème. La population en âge de travailler commence à diminuer. La population totale connaît la même évolution . Or l'immigration n'est pas considérée comme une bonne solution : crainte de voir arriver un jour des réfugiés chinois…

Peut-on travailler, faire des affaires au Japon? Oui. Les Japonais ont un très haut niveau de vie et les industries françaises du luxe ( et pas seulement elles ) y ont un grand avenir. On peut acheter des entreprises japonaises qui, aujourd'hui, ne sont pas chères. Devant les importations les Japonais ont baissé la garde . Les Pme étrangères peuvent travailler au Japon.

Le Japon et les crises asiatiques ? En 1997 il y a eu plusieurs crises en Asie : toutes étaient liées à des financements à court terme d'investissements. Ces crises sont terminées. La crise japonaise est antérieure à 1997 (elle remonte à 1990 ), elle est durable et d'une autre nature.

Le Japon et la recherche? Comme la France, le Japon a du mal à passer de la recherche à l'application. Comme la France, il fait de gros efforts pour faire coopérer universités et entreprises.
Quelles relations internationales? L'idée d'une alliance USA/Chine contre le Japon est un fantasme. Le Japon a besoin des Etats- Unis pour sa sécurité.

Notes de Gérard Descours