DEJEUNER-DEBAT du 24 octobre 2000


L'INDE AU SEUIL DU XXIéme SIECLE

Exposé de Douglas Gressieux, président des Comptoirs de l'Inde devant le Club Réalités internationales.

L'Union indienne, contrairement aux sombres prédictions de certains Britanniques en 1947, ne s'est pas disloquée. Elle s'affirme même aujourd'hui comme un grand pays avec qui il faut compter : elle est habitée d'une certaine quête de puissance, confortée avec la récente arrivée au pouvoir du B.J.P., parti nationaliste et traditionaliste hindou. Douglas Gressieux observe l'Inde avec les yeux du cœur. Le conférencier est né, en effet, dans une famille française établie jadis à Pondichériy, comptoir dont la cession effective eut lieu seulement en 1962. Véritable sous-continent, 6 fois grand comme la France, de tradition multimillénaire, l'Inde forme une fédération de 28 Etats (plus 7 territoires, dont celui de Pondichéry) ; c'est la plus grande démocratie du monde.

La pluralité linguistique est impressionnante : 18 langues officielles, 1200 dialectes vernaculaires ; l'hindi domine au nord, le tamoul au sud ; mais l'anglais est compris par beaucoup, et demeure la langue de l'administration, de l'université, et, pour une bonne part, de la science et du commerce.
Sur le plan religieux, si l'hindouisme domine de beaucoup (80% de la population), l'Islam (12%) forme une importante minorité ; les chrétiens représentent 2 à 3%, ( l'Etat du Kérala, dans le sud, a un gouvernement communiste, mais compte 20% de catholiques), les sikhs 2% ; il ne faut pas oublier en outre les parsis (ils contrôlent une part du commerce, par exemple avec la firme Tata) et les bouddhistes (6 millions environ .. seulement, bien que cette "religion" soit née dans le pays).

Un terrien sur six est indien

L'Inde compte depuis peu, plus d'un milliard d'habitants (un habitant de la terre sur 6). La fécondité reste forte : contrairement à la Chine, le planning familial y a, pour l'essentiel, échoué. L'espérance de vie, qui a beaucoup progressé , atteint 62 ans pour les hommes , 64 ans pour les femmes. Mais la population comporte une énorme proportion de jeunes, dont une forte partie de chômeurs, plusieurs villes sont immenses : Calcutta (avec ses bidonvilles), Bonbay, etc. Cependant, l'essentiel de la population vit sur 600 000 villages ! l'Inde demeure donc avant tout un pays rural, dont les habitants subissent souvent l'exploitation de grands propriétaires (ainsi à cause de la dette, résultant par exemple de la constitution des dots). Mais depuis quelques années, la présence de la télévision se généralise et les associations de femmes se multiplient... Le tableau comporte aussi deux fortes ombres : l'analphabétisme (63% des femmes, 44% en tout), le travail des enfants, traditionnel (120 millions sur 300 dans le monde).

La prégnance de l'hindouisme

L'hindouisme contrôle toute l'activité humaine quotidienne. Ainsi, malgré la constitution en 1951, qui proclame que "tous les Indiens sont égaux", le système des castes reste en vigueur, surtout dans les villages, où il peut provoquer des massacres ; il est lié à la naissance, les brahmanes le dominent. Chaque homme déclare sa caste..
Cependant, à la suite des efforts de l'Etat en particulier, la pratique du système s'assouplit dans les
villes, dans les universités (on y trouve des unions libres entre personnes de castes différentes). Une certaine mobilité sociale se révèle : des gens de basses castes s'enrichissent et réciproquement ; un système de quotas, dans la fonction publique, à l'université, favorise les "gens des tribus" et des basses castes ; un "intouchable" se trouve à la tête de l'Etat.

Faiblesses et contradictions

La société indienne présente bien des faiblesses et des contradictions :

- 300 millions d'habitants vivent au dessous du "seuil de la pauvreté",
- les minorités , parfois violentes (Tamouls, Musulmans, Sikhs), comptent plusieurs centaines de millions de personnes ;
- à l'extérieur, le pays demeure en guerre latente avec le Pakistan, premier Etat formé sur une base confessionnelle ; la question du Cachemire reste virulente; les deux puissances détiennent l'arme nucléaire - tout comme la Chine ; mais les Asiatiques partagent-ils la rationalité "occidentale" de la "dissuasion" ? Perdre 100 millions de personnes dans une guerre poserait-il un grand problème ?

Le B.J.P., le parti actuellement au pouvoir, a dû faire quelques alliances imprévues : avec des partis centrifuges qui réclament l'indépendance, avec un parti d'Intouchables du Bihar... Selon lui, celui qui n'est pas hindou (en particulier un musulman, un chrétien) ne peut être un bon Indien...

Atouts

Et pourtant, l'Inde dispose d'atouts considérables :

- elle a atteint son autonomie alimentaire depuis vingt ans, grâce à la révolution verte ; seconde exportatrice de blé et de riz, elle occupe le premier rang pour le thé ;
- plusieurs centaines de millions d'habitants forment une "classe moyenne" assez "américanisée" ;
- elle compte 600 millions d'étudiants en science : la ville de Bangalore se compare à la Silicon Valley ; le potentiel humain indien à compétence scientifique se trouve à la troisième place dans le monde en général, à la deuxième pour l'informatique (on sait que la comptabilité de grandes entreprises françaises, suisses, etc., se tient en Inde) ; le pays lance des satellites dans l'espace, développe l'énergie nucléaire civile (les centrales à eau lourde fabriquent facilement du plutonium, mais aussi du tritium, produit très dangereux).
- avec 1,5 million d'hommes, son armée est la troisième du monde ; depuis 1971, elle dispose d'une marine, ce qui lui donne une certaine capacité d'intervention dans l'Océan indien.

Il est à noter cependant que les industriels français préfèrent, dans l'ensemble, avoir des relations avec la Chine plutôt qu'avec l'Inde, pourtant vraie démocratie. Deux raisons principales semblent expliquer ce choix : le comportement des Indiens est traditionnellement assez fermé (ils admettent l'acquisition de technologies, peu les investissements étrangers, sauf sous la forme de "joint ventures"), d'autre part, depuis Nehru, l'URSS disposait d'une influence privilégiée, en particulier dans l'industrie lourde. Depuis 1991, lorsque M.Rau était Premier ministre, une certaine "ouverture" s'est produite, sauf en ce qui concerne huit secteurs dits "stratégiques".

Notes de Jean Chaudouet