DEJEUNER-DEBAT du 20 septembre 2000


L'INDUSTRIE NUCLEAIRE: ENJEUX ET INCERTITUDES

Déjeuner-débat du Club Réalités internationales avec Dominique Vignon, Pdg de Framatome


Par un exposé rationnel, le conférencier réhabilite une technique dans laquelle la France avait su prendre une bonne longueur d'avance; mais aujourd'hui, "on a le nucléaire honteux", les temps sont difficiles, le débat reste "ouvert"…
Framatome: 3,8 milliards d'euros, 25/27.000 personnes, la plus privée des entreprises publiques, la plus européenne avec Siemens, la plus américaine aussi, cette entreprise va-t-elle gagner son pari dans une conjoncture morose et compliquée ?

Les aléas de la politique énergétique

En Europe, depuis dix ans, la dérégulation est le maître mot, ouvrant largement à la concurrence un marché jusqu'alors organisé. La directive de 1997 prévoit une libéralisation du marché du gaz et de l'électricité. En 2003, le recours à la concurrence devra être d'au moins 50%. La France et la Grèce seront alors en queue du peloton, mais pour Edf, c'est une révolution ! D. Vignon prévoit que le mouvement encore lent à ses débuts ira s'accélérant. Déjà, on constate en Europe "un baisse des prix fantastiques", la France caracolant à la baisse grâce à l'efficience de son parc nucléaire. Toutefois, cette course en avant néglige le volet essentiel des approvisionnements.

Différents éléments conjecturaux (réduction du nucléaire allemand, baisse de la production en Mer du nord et en Ecosse, augmentation des besoins) accroîtront la dépendance énergétique de l'Europe sur 20 ans de 48% à 63%, qu'il s'agisse du gaz ( 40 à70%), du pétrole (72 à 88%) et ce malgré le nucléaire (35% des besoins énergétiques aujourd'hui mais en déclin). Cette dépendance oblige à recourir davantage à une ressource située dans une région du monde instable et agitée. L'eldorado du gaz et du pétrole est, on le sait, situé en Arabie et dans le Caucase d'où des problèmes d'insécurité. Ainsi, il est clair que la guerre du Koweit, le conflit tchétchène sont les faces les plus visibles des appétits de contrôle de la ressource énergétique, sans compter les périodiques chantages au cours du brut par le cartel des producteurs et ce, malgré les efforts américains pour le briser.

A l'avenir, selon des travaux récents la zone circonscrite gardera son importance relative et sur la demande vont venir peser les 3/4 de la population du globe (Chine et reste du monde ) alors qu'aujourd'hui la population de l' Ocde (20à25% ) prélève déjà plus de 50% de la production énergétique. On imagine difficilement la forme que revêtiront les déséquilibres futurs, mais on est assuré qu'il s'en produira! De la sorte les problèmes militaires apparaissent étroitement liés à la satisfaction des besoins civils et l'Europe, toujours morcelée et divisée, doit s'en remettre aux Etats-Unis pour surveiller cette région du monde.

Environnement : l'énergie nucléaire au coeur

Pétrole, gaz, charbon ont un impact négatif sur la qualité de l'air par émission de gaz à effet de serre. Chacun s'accorde à absoudre l'énergie d'origine nucléaire de ce défaut; par contre des couches actives de l'opinion dénoncent le danger potentiel des installations (Tchernobyl…) ainsi que la présence des déchets nocifs et interminables à détruire. Un peu d'objectivité ne nuit pas à l'examen de ces arguments.

Toute activité industrielle générant ses propres déchets, que dire du terrible arsenic, du mercure, du soufre et tant d'autres curieusement oubliés par les détracteurs du nucléaire? Que dire du danger généré par les mines de charbon (10.000 morts probables en Chine chaque année) du danger des oléoducs (1500 morts au Nigeria) alors même que le nucléaire ne cause la mort de personne ? Il y a eu Tchernobyl, mais c'est un accident qui témoigne de l'extrême déliquescence du régime soviétique et "qui ne se reproduira plus". Les déchets du nucléaire, c'est l'équivalent en volume d'un verre d'eau par individu pour sa vie entière ( déchets à très longue activité ). A l'inverse, le Co2 généré par les énergies fossiles a une durée quasi illimitée et suscite un dérèglement climatique, atmosphérique et océanique., tandis que les déchets nucléaires peuvent être enfouis avec un degré de garantie élevé.

Le nucléaire est, d'autre part, un concept autorisant des techniques évolutives, vivantes et jeunes. Rien n'est figé par un tabou, une solution définitive (Ex : le rubiaton, réacteur envisagé à neutrons rapides). Le débat technique est ouvert. Est-ce la raison qui a propulsé la production nucléaire à + 3,9 % en 1999, jamais atteinte à ce niveau? (Source BP Amoco) ; ceci est mon scoop, déclare le conférencier qui vante l'efficacité des nouvelles centrales ; qui note aussi que les centrales actuelles peuvent être poussées à 40 ans, que leur destruction distingue bien le génie civil non nucléaire des parties contaminées " crème " recueillie à part et traitée comme telle. D. Vignon regrette donc le progrès des positions antinucléaires et fait remarquer que les accords de Kyoto sur la réduction des gaz à effet de serre (-7%) ne seront pas tenus. Ainsi l'Allemagne, après avoir jugulé la pollution de sa partie est sera entraînée à des rejets sans cesse plus grands. La France qui est au seuil zéro grâce à son parc nucléaire risque d'être pénalisée du fait de l'inobservance des autres Etats. Au passage, les énergies non polluantes, solaires, éoliennes sont qualifiées de " diffuses, irrégulières, peu compétitives " (double du nucléaire et du gaz) et n'offrent pas de solutions globales. "Graveline, c'est trois rangées d'éoliennes à 80 m de distance de Dunkerque à Bayonne!"

Nucléaire, géostratégie, développement

Entrée dans une problématique géostratégique, la production énergétique se devait de faire une large place au nucléaire. Ce dernier n'a-t-il pas ,dans son versant militaire, assuré 50 ans de paix entre les grandes puissances? A-t-on oublié que la force française promise à l'Allemagne par François Mitterrand, en cas d'attaque à l'est, l'a peut-être sauvé du désastre? Face aux difficultés du marché gaz- pétrole et à la perte d'indépendance énergétique de l'Europe, le nucléaire, grâce aux progrès dont il est porteur, est une ressource d'avenir pour couvrir les besoins croissants du monde moderne en électricité alors que les énergies fossiles, vouées à l'épuisement, accroissent les pollutions et les tensions belliqueuses entre producteurs et consommateurs.

Notes d' Henri Douard