DEJEUNER-DEBAT du 17 juin 2000

 

LA GRANDE-BRETAGNE ET L'EUROPE

Extrait d'un exposé de Jean Wahl devant le Club Réalités internationales

Avec les Anglais, l'exotisme est à notre porte ! La conduite à gauche, l'amour des jardins, une politesse exquise mais peut-être un peu hypocrite, une auto-discipline à nous rendre jaloux... Les Anglais tournent-ils le dos aux continentaux au bénéfice de relations soi-disant " spéciales " avec les Américains ? Telle n'est pas l'opinion experte de Jean Wahl. (1)

Un petit nombre de Britanniques sont très européens (Christopher Johnson, Edward Heath, Richard Mayne...), peut-être davantage que les plus européens des Français. L'Ecosse se verrait bien membre à part entière de l'Union européenne - elle a dix fois plus d'habitants que le Luxembourg, possède une grande expertise financière et du pétrole. Mais les Anglais voient moins que les continentaux de raison de modifier leurs méthodes ou leurs habitudes : pas d'invasions, pas de révolutions depuis près de 400 ans ; et l'Europe leur paraît compliquée.

Les sondages donnent des résultats bizarres, comme souvent : 44% des Anglais pensent que dans vingt ans c'est le Parlement européen qui aura le plus d'influence, 22% que ce sera encore Westminster (en Ecosse, respectivement 46% pour le Parlement européen et 31% pour le Parlement écossais). Mais 40% des Anglais s'identifient à la Grande-Bretagne et 16% seulement à l'Europe (77% des Ecossais à l'Ecosse et 81% des Gallois au Pays de Galles). D'autre part, 59% des Anglais pensent que les Etats-Unis sont le meilleur allié de la Grande-Bretagne et 30% estiment que c'est des Etats-Unis que la Grande Bretagne a le plus à apprendre, 30% également que c'est de l'Allemagne, et seulement 7% de la France.

L'attrait du grand large

En réalité, le pays (surtout l'Angleterre et le Pays de Galles) ne se sent pas européen. On va " en Europe ". Le referendum de 1973 n'a pas, en vérité, été pour le Marché Commun, mais contre les syndicats : la majorité a voté en faveur du Marché Commun pour désavouer les syndicats, qui étaient contre, parce qu'ils rendaient la vie impossible dans le pays. Dans les rues de Londres, l'atmosphère est beaucoup plus mondiale que celle de Paris. La tendance " physique " des Anglais est toujours de choisir le grand large plutôt que l'Europe. Si nombre d'Anglais ont une résidence secondaire (ou tertiaire) en France, qu'ils adorent et comprennent, dans la population " at large ", c'est la méfiance à l'égard des Français qui domine : des gens pas fiables, truqueurs (dans la conduite automobile, le rugby...).

L'Europe qui se délite actuellement est celle souhaitée par les Anglais, l'Union Européenne devenant la zone de libre-change qu'ils proposaient en 1958. L'élargissement est leur " pilule empoisonnée ". Dans cette évolution, même aujourd'hui, la responsabilité du général de Gaulle au Conseil des ministres de Bruxelles des 30 juin/2 juillet 1965 paraît grande : son refus des propositions modestement supra-nationales de Walter Hallstein, alors Président de la Commission, et la politique de la " chaise vide " ont entraîné un affadissement du Marché Commun qui ne pouvait, à terme, que se traduire, à plus ou moins bref délai, par l'adhésion des Britanniques. Le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Maurice Couve de Murville, en était conscient, à preuve ma conversation avec lui dans " le train de 8 heures 47 " qui nous ramenait à Paris ; il m'a dit alors : " si vous croyez vraiment que cette décision est une erreur, allez à Londres pour suivre l'évolution des Anglais avant leur entrée dans le Marché Commun et parce qu'il ne se passera plus grand'chose dans ce cirque avant longtemps ".

Pour affermir leur influence sur les institutions de Bruxelles, les Britanniques ont mené une politique de personnel délibérée : ils ont envoyé à Bruxelles, dans les années 70, des stars de la Cité comme Ronnie Greerson ou Johnny Nash ; ils favorisent, à leur retour à Londres, prévu à l'avance, la carrière de leurs fonctionnaires affectés à Bruxelles. Cette politique tranche avec l'absence de celle de la France : les fonctionnaires français sont envoyés à Bruxelles pour faire place à d'autres sans souci de la suite de leur carrière. Comme, de plus, pour diverses raisons, dont la simplicité de la langue, l'anglais supplante le français, il est clair que les institutions de Bruxelles sont de plus en plus colonisées par les Britanniques. Il n'y a pas pour autant mainmise de ces derniers sur l'Union européenne.

Si se forme un " noyau dur " ou une " avant-garde " dans l'esprit du discours de Joschka Fisher ou des propositions de Jacques Delors, la Grande-Bretagne finira par "y passer ". La réunion de Saint-Malo et les récentes commandes britanniques d'armement montrent que si une Europe solide existe à partir d'un nouveau traité, ce choix sera inéluctable (le compte d'un de mes amis Américains en Grande-Bretagne est déjà présenté en euros par sa banque qui ne lui a pas demandé son accord ). Mais si l 'euro s'effondrait, ce qui est très improbable mais malheureusement pas impossible en cas de crise majeure avant 2002 dans l'un des pays majeurs des Onze, l'Union européenne pourrait se rompre.

L'européisation

Un choix finalement et définitivement positif de la Grande-Bretagne en faveur de l'Europe n'aurait, le jour où il se produirait, rien de surprenant car les choses changent outre-Manche. Dans la vie réelle, l'européisation progresse. Même si la nourriture à la base demeure médiocre, elle s'améliore beaucoup. La corruption sévit au niveau des autorités régionales et locales. La sécurité se détériore et on parle d'armer la police. La justice et le système accusatoire sont très contestés. L'autodiscipline décline sérieusement. Le recours à la débrouille augmente. Le nombre des morts par accidents de la route s'accroît. Les encombrements de Londres valent maintenant ceux de Paris.

Ainsi, la Grande-Bretagne tend à devenir un pays européen comme un autre : elle peut donc devenir, le moment venu, un membre à part entière d'une fédération européenne de nations si les pays fondateurs, plus l'Espagne, ont le courage de la constituer.

Jean Wahl