DEJEUNER-DEBAT du 23 novembre 1999


LA FRANCE A-T-ELLE UN ROLE SPECIFIQUE A JOUER
EN EUROPE ET DANS LE MONDE?

Exposé d'Alain Juppé, ancien Premier ministre, déjeuner - débat du Club Réalités internationales , le 20 juin 2000


"La réponse à la question est implicite, vue ainsi elle est oui." Le conférencier développe, sur les thèmes habituellement cités, ce qui est particulier à la France, sans nier que d'autres spécificité existent dans les Etats qui comptent. Il expose ensuite ses réflexions sur l'Europe , apportant là des critiques avisées et des suggestions originales qui, dans la période de la présidence française à l'Union européenne viennent utilement nourrir le débat.

Alain Juppé cite les cas du Japon, du Moyen-Orient, de l'Omc ( à Marrakech ) pour illustrer le rôle de la France, sans pour autant céder à la tendance cocardière ou chauviniste que pourrait recéler cette "excellence française". Son expérience au Quai d'Orsay en 1993 ou à Matignon en 1997, les informations de première main et les prises de contact qui s'en suivirent sont les gages d'une bonne pertinence des propos.

Spécificité française: analyse et relativité

Les Japonais nous observent avec surprise et intérêt; la percée de Renault, après qu'ils eurent tant écrit sur la fin de l'Occident industriel ,est une tentative cruciale dont le succès aurait un retentissement considérable s'il se confirme, tandis que les marchés sont dans une attente positive. Au Proche - Orient, l'ancien Premier ministre défend l'attitude du président Chirac gardant le contact avec la Syrie et n'omettant pas , ainsi que lui-même à plusieurs reprises, de poser la question de l'évacuation du Liban . A Marrakech, la défense du volet culturel a eu lieu sur le thème : l'automobile n'est pas comparable aux industries du livre ou des films, la culture n'est pas un produit comme un autre. "J'espère qu'on continuera, nous avons des amitiés et des hostilités" . Celles-ci se sont cristallisées sur une attitude française originale qui, comme on le sait, a connu d'autres développements après le départ d'Alain Juppé.

Depuis 1989 et la fin des deux blocs, la prépondérance américaine s'est mise en place, la mondialisation est son credo, les puissances moyennes sont remises en cause. Le conférencier cite les atouts de la France: la participation au G7/ G8 où elle occupe le 4° ou le 5° rang, son système éducatif qui, s'il est en crise comme ailleurs, est une immense institution où l'on rencontre de très remarquables personnalités, la qualité des hommes et des femmes à travers tout le pays, la pertinence des équipements collectifs, des spécificités intellectuelles, philosophiques, techniques, agro- industrielles qui suscitent "une demande de France" un peu partout.

Alain Juppé cite en particulier la défense des droits de l'homme ("même si nous ne sommes pas les seuls" ), la conception de la personne humaine et de la liberté, "la capacité de la France à marquer sa différence, le fait que nos amis nous attendent dans la tenue d'un discours autonome" ( par exemple, en Afrique pour l'aide au développement ), cette opinion étant relayée avec force par l'ancien ministre Claude Cheysson. Pour résumer ce premier volet : il existe une volonté française, celle- ci est reconnue, attendue, parfois redoutée. Il s'agit donc d'un atout dialectique dont nos gouvernants doivent tirer profit, pour nos intérêts propres bien sûr, mais aussi pour l'édification d'un mieux politique général ( recherche de la paix, équilibre international, lutte contre le sous- développement …)


Le chantier européen

Le rôle spécifique de la France est attaché à son destin au sein de l'Europe, "extraordinaire réussite sans autre exemple dans le monde ou dans l'histoire" . Or, aujourd'hui, une menace plane sur l'édifice liée au processus d'élargissement promis en 1989 : "on sera peut-être entre 25 et 30" . Il faut résoudre la contradiction entre élargissement et renforcement ; le processus de décision est à revoir, ce qui signifie trouver de nouvelles formules. Exemple de blocage :"la coopération renforcée" prévue au traité d'Amsterdam exige l'unanimité. La France parviendra-t-elle à faire accepter les réformes d'ici la fin 2000 ?

Alain Juppé propose une réflexion accrochée à trois principes:

1. Que voulons- nous faire ensemble ? Par exemple, faire de l'Union une puissance politique à part entière telle que pour l'armée, les affaires étrangères, etc...
2. Qui fait partie de l'Europe ? Par exemple, partir d'une charte de base de l'Europe, créer entre l'adhésion et l'association un partenariat renforcé sans vocation à entrer dans l'Europe.
3. Qui fait quoi en Europe ? Par exemple, départager les souverainistes et les fédéralistes, rédiger un texte fondateur sur le principe de subsidiarité et créer à coté du parlement devenu plus démocratique (chambre basse) une seconde chambre (chambre haute) issue des parlements nationaux à même d'appliquer les règles de subsidiarité, définissant les domaines de coopération renforcée dans l' Union .

Au -dessus installer le pouvoir exécutif en "institutionnalisant le Conseil européen devenu détenteur du pouvoir et élire en son sein un Président pour 30 mois". Quant au gouvernement, ce serait une combinaison de l'actuel conseil des ministres et de la Commission. Alain Juppé appuie ses propositions sur une critique assez vive du système actuel : il "est au bout", dit-il après 50 ans, la Commission atteinte par divers scandales est "disqualifiée" comme système.

Les réformes à opérer s'illustrent encore dans trois questions de grande actualité: l'impossibilité de gouverner l'Europe sur les mêmes bases en passant à 25 membres ("inimaginable!"), la dynamique de la monnaie unique et ses corollaires fiscalistes ou en matière de politique sociale et industrielle, la question de la langue de travail en Europe ("à douze, on parlait français ; à quinze, on parle anglais") ; or la disparition du français à Bruxelles est proprement inacceptable à l'espace francophone. Dans ce domaine comme ailleurs (exemple: une politique nataliste plutôt que l'immigration) il faut trouver des solutions inventives, équitables et fédératives. "Nous sommes certainement à la veille de décisions capitales pour lesquelles l'accord de l'Allemagne est une donnée de base et semble possible". L'Angleterre quant à elle pose un cas particulier. Nous avons aussi besoin des Anglais qui gèrent avec talent les questions financières mais qui envoient à Bruxelles leurs meilleurs diplomates intriguer contre les contraintes de la cohésion européenne.

Notes d'Henri Douard