DEJEUNER-DEBAT du 15 décembre 1999


AMBITIONS POUR LA FRANCOPHONIE

Exposé de Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire général de l'Organisation Internationale de la Francophonie


Il appartient à Roland Funck-Brentano de présenter le conférencier dont la personnalité, la plus large des cultures, la vision planétaire l'ont conduit à la destinée la plus haute : le Secrétariat général des Nations Unies. Avec lyrisme, le présentateur ne cache pas sa fascination pour cet Egyptien qui lui rappelle la toute première des civilisations, qui porte deux fois le nom de Pierre (Boutros) - ce roc des pyramides - et dont la qualité première est le courage, les ambitions, la défense des faibles face aux puissants comme la promotion acharnée des moeurs démocratiques. Renvoyé à lui-même par la Nation dominante, une décision de génie le place à la tête de la Francophonie dont il épouse les thèses avec passion aussi bien que l'angoisse de son déclin. "Vous êtes notre espérance !" conclut le présentateur.

Style oral et richesse du fond

L'exposé de Boutros Boutros-Ghali ne peut être résumé de manière satisfaisante si l'on ne mentionne le ton, le phrasé, la détermination du discours qui placent l'auditoire sous influence. Que le lecteur s'en pénètre pour mieux comprendre le message. Isolés dans le monde par l'histoire, les Francophones forment des foyers actifs. L'institution francophone les rassemblent, définit avec eux des objectifs, dynamise leur volonté de se maintenir et de se développer face aux grandes aires linguistiques et à l'anglo-américain. Cette action stipule une organisation, des moyens et des stratégies confiés à l'Organisation internationale de la Francophonie, et de son Secrétaire en place depuis trois ans seulement.

Les trois dimensions de la francophonie

La Francophonie a trois dimensions : elle est d'abord un fait pour ceux qui ont le français en partage et solidaires de par leur langue. En second, une dimension politique, apparue au congrès d'Hanoi en 1997, telle la promotion de la paix entre ses membres et l'ardente obligation de démocratie pour leur gouvernement. Ainsi l'Afrique se distingue par des missions de conciliation et de médiation sur les foyers de discorde, même si beaucoup, comme on peut le voir, reste à faire. A cet égard, le sommet de Moncton ( au Canada) a établi fermement les axes prioritaires de consolidation en matière démocratique et d'état de droit, à vérifier en 2001 à Beyrouth lors du symposium prévu dont l'importance méthodologique est particulière. Il ne s'agira pas d'y "gloser" mais de recenser les codes de bonne conduite en espace francophone ainsi que fixer les mécanismes de mise en place d'un observatoire, "vaste projet pour lequel il faut accepter de travailler avec le temps". Si les principes démocratiques sont mal assimilés, il n'y a pas de schéma préétabli pour y parvenir ; il faut réussir à instaurer un tissu social "universel et particulier" qui favorisera culture et pratiques démocratiques.
La dimension économique enfin, mal connue a été développée à Monaco en avril 1999 pour la première fois, par la mise en place d'axes de coopération essentiels en matière de formation, d'information et de concertation, tenant compte des réalités du monde d'aujourd'hui. Actuellement, il n'y a pas d'espace économique francophone à part entière mais des espaces particuliers
où des jeunes entrepreneurs travaillent en français. Or "le Business est anglais !" Boutros Boutros-Ghali reconnaît que la francophonie a "20 ans de retard" dans les nouvelles technologies mais le Canada-Québec, appuyé sur le monde américain utilise des inforoutes en langue française et va aider la francophonie à développer l'écran comme support de l'écrit plutôt que l'écrit-papier. Un fonds spécial est prévu pour amplifier les résultats espérés. L'action économique francophone est liée à de bonnes procédures de formation, à des aides, à des réformes telles que celle de la "médiocre" Alliance française victime de sa bureaucratie.

Le français dans les institutions internationales

A l'ONU, il existe un projet de réforme général qui n'aboutit pas du fait de la discorde entre ses membres. La Francophonie a un statut d'observateur depuis 1998. Un effort est en cours pour la reconnaissance mutuelle des Etats francophones. A l'Union européenne la situation au début avantageuse du français est devenue très préoccupante. La francophonie est en danger avec l'arrivée de nouveaux membres qui utilisent l'anglais. La parade est partielle : poursuivre l'éducation chez les jeunes, faciliter les visas à but universitaire, placer un jeune diplomate francophone dans l'Organisation pour le maintien de l'esprit multilinguisme notamment. Le Secrétaire général insiste sur la volonté politique des Etats et reconnaît que le vent ne souffle pas, actuellement, en faveur de la francophonie qui ne compte que trois Etats (Belgique, France, Luxembourg), alors même que le sujet n'est pas en France populaire sauf à Paris, mais Le Monde l'ignore pratiquement.

En Europe de l'Est, les masses se mettent à l'anglais pour entrer dans le "monde moderne". En convenir n'exclut pas de rappeler que cinq pays : Albanie, Bulgarie, Macédoine, Moldavie, Roumanie font partie des Etats adhérant à la Francophonie et que des élites, nombreuses francophones sont présentes en Russie, Tchéquie, Slovaquie, Pologne, voire à Istanbul. Si en Europe Centrale et de l'Est, l'allemand et l'italien sont des langues importantes, une cohabitation linguistique est à rechercher sans baisser pavillon.

Culture francophone, politique et organisation

L'intuition d'Onésime Reclus (1880) sur un espace francophone se vérifie aujourd'hui mais sans des idées claires et des principes d'organisation efficaces, nous n'aurions qu'un constat administratif. La Francophonie est un "combat" affirme son Président et avant tout la défense et l'épanouissement d'une culture. Il ne s'agit pas de prononcer quelques mots ou de procéder à des traductions mais de permettre un développement culturel, un travail de la pensée et au bout du compte, une réflexion sur la liberté politique. "La culture n'est pas une marchandise comme une autre, ce sont des dons faits à l'humanité par les créateurs ... Telle est l'idée que la francophonie entend promouvoir à côté des grands espaces linguistiques et je formule des espoirs pour son plus brillant avenir !" ...

Notes de Henri Douard