DEJEUNER-DEBAT du 2 mars 1999


QUI GOUVERNE LE JAPON ?

par Jean-Marie Bouissou, chercheur au Ceri

Il en court des idées fausses sur les politiciens japonais ! s’exclame Jean-Marie Bouissou appelé à décrire la vie politique japonaise. La principale idée fausse ? Ces politiciens ne servent à rien ! Qui gouvernerait alors le Japon ? Personne ! répondait un auteur. Erreur. D’autres disent : ce sont des lobbies divers et variés, générant un pouvoir fragmenté. Erreur.

Les politiciens ne sont pas des " béni-oui-oui "

En réalité, expose J.M. Bouissou, les hommes politiques japonais exercent sur les affaires du pays une influence tout à fait importante, comparable à ce qui se passe chez nous. Et l’on peut suivre ce fin connaisseur du Japon, qui a vécu quinze ans là-bas. Un premier exemple à l’appui : en 1975, à son arrivée au Japon, il n’était question que d’en finir avec le protectionnisme agricole et d’introduire une réforme fiscale indispensable. En 1990, quand il a quitté le Japon les deux réformes souhaitées parce que jugées fondamentales par le Keidanren et le ministère des finances étaient toujours en rade, tout simplement parce que les politiciens n’en voulaient pas, n’étant les " béni-oui-oui " ni du patronat ni des hauts fonctionnaires.

Autre exemple. Le Japon connaît depuis 1990, une crise économique profonde, dont l’élément essentiel se trouve dans les mauvaises dettes des banques, atteignant l’équivalent de 4 000 milliards de francs, soit 17% du PIB du pays, deuxième puissance économique du monde. Il a fallu attendre huit ans pour que le gouvernement prenne une mesure (Face à un même problème, les Coréens ont réagi en moins d’un an). Explication : les politiciens répugnaient à mobiliser l’argent du contribuable, à mécontenter leur base électorale, à ébranler le contrat social qu’ils ont imposé au pays. Ce contrat original a été efficace du point de vue de la stabilité politique, jusqu’en 1990. Il repose, entre autres, sur l’emploi à vie et sur une protection " en béton " accordée à des secteurs économiques totalement archaïques mais constituant des réservoirs électoraux majeurs : la paysannerie, les petits commerces, les petites banques, le bâtiment...

Le PLD bénéficiaire inamovible

Un parti, le parti libéral démocrate, le PLD, pérennise ces catégories, à prix coûteux pour le citoyen, en dépit de l’opposition virulente du Miti et du patronat. Le système électoral japonais aboutit à la constitution de fiefs personnels pour les députés, qui se trouvent assurés de leur réélection, succédant à leur père et grand père. Une vraie professionnalisation politicienne. Le grand bénéficiaire du système est donc le PLD, celui-là même qui gouverne le pays depuis 1955, depuis qu’il a été créé ! Le PLD n ‘a jamais perdu la majorité jusqu’en 1993, dans aucune des deux chambres. Pas d’alternance ; pas de partage de pouvoir : singulière vie démocratique ! ... En 1993, le PLD a connu une scission, avec la crise économique et les innombrables scandales politiques qui l’ont accompagnée. On a vu alors une floraison de partis nouveaux, beaucoup vite disparus. Il en reste aujourd’hui cinq qui pèsent sur la vie politique :

- le PLD, toujours lui, qui a retrouvé la majorité à la Chambre mais pas au Sénat (lequel peut faire bloquer le vote de la loi, sauf le budget).

- le parti libéral, issu de la scission, allié formellement au PLD avec un ministre au gouvernement, mais cela ne suffit pas à rallier le Sénat.

- le Komeito, parti bouddhiste, courtisé par le PLD, expression politique d’une église, la Soka Gakkaï.

- le parti démocrate, première force d’opposition, avec le parti communiste, ce dernier le seul en progression constante, 13% des voix aux dernières élections (1996)

Le gouvernement, l’exécutif, est d’une faiblesse extrême. Cet exécutif n’est que le masque du vrai pouvoir qui se situe au sein du PLD.

Les " tribus " occultes

Les choix politiques ne sont pas dictés par la Chambre des députés mais par des instances internes au PLD. Un " Comité d’élaboration des politiques " fonctionne à huis clos, parallèlement aux structures gouvernementales. Les commissions ad hoc de ce comité décident des projets, y siègent des députés influents, de véritables " tribus " qui font la décision. C’est la tribu des finances qui bloque depuis 25 ans toute réforme du système bancaire. La perspective de la réélection oriente les choix. C’est un système de parti, mais où le candidat se moque de l’investiture du parti !

Les dispositions constitutionnelles (imposées après la guerre par les USA) pèsent sur cette situation, dont les Japonais ne sont guère satisfaits. On le voit dans les sondages : un Premier Ministre est très content de recueillir 30% d’opinions favorables. Il peut tomber à 10 %.. Les Japonais rêvent d’un système présidentiel, mais les politiciens n’en veulent pas. Une réforme constitutionnelle exigeant un vote des deux tiers des deux assemblées et un référendum rejeté par les partis est impossible. L’empereur ne dispose d’aucun pouvoir. Le Japon n’est ni un Empire, ni une République, c’est une entité mal définie. L’empereur est un symbole, à la manière d’un drapeau, d’un hymne. Il n’a pas de liberté de parole, ne dispose d’aucune autonomie.

Un nouveau Japon en vue.

L’étrangeté de la situation du système japonais réside dans la stabilité politique qui en est résultée, avec des conséquences, non recherchées par les politiciens, comme une situation de l’emploi très favorable : de 1960 à 1992, les offres étaient supérieures aux demandes d’emploi, une partie de la main-d’œuvre étant stérilisée dans les secteurs archaïques et toute immigration étant refusée. Ces secteurs ont servi " d’éponge à chômage " en période de crise. Le taux officiel est de 4,3% de chômeurs, le taux réel est double et il concerne surtout les cols blancs. Les entreprises ont dû faire des efforts de productivité considérables et les bénéfices de la croissance ont été répartis, " la société japonaise est l’une des plus égalitaires du monde ".

Jean-Marie Bouissou estime que le Japon va retrouver sa pleine santé d’ici trois ans, ce sera un Japon plus ouvert sur l’extérieur et reposant sur un compromis social différent. La pression américaine, " inimaginable ", s’exerce à plein sur la réorganisation actuelle, économique et aussi militaire.

Michel Cuperly