DEBAT DU 5 juin 1999


EUROPE ET AMERIQUES, SOUTIENS DU COMMERCE MONDIAL

Déjeuner-débat de France-Amériques et aRRi avec Jean-François STOLL, directeur de la Dree


Pour la première fois, depuis 1960, le commerce mondial a reculé en valeur de 2% en 1998, victime de la crise des pays émergents. La mondialisation sera le sujet dominant du nouveau "round" de négociations de l'Organisation Mondiale du Commerce qui s'ouvrira à Seattle en novembre.

Europe et Amérique du Nord, piliers du commerce mondial, doivent surmonter leurs frictions pour renforcer le système commercial international, promis à de profondes mutations. C'est l'appel lancé par Jean-François Stoll, directeur de la Direction des relations économiques extérieures (Dree) le 5 mai 1999.

"Au cours des 18 derniers mois, le commerce international a connu des perturbations qu'il n'avait pas enregistrées depuis bien longtemps. La baisse des importations des pays d'Asie et des producteurs de matières premières s'est accompagnée d'un regain de tentations protectionnistes - notamment en Asie - et surtout d'un effondrement des flux financiers privés vers les pays en crise", a souligné le directeur de la Dree.

En 1998, les flux bancaires privés vers les pays en crise - fruit de "l'onde de choc" déclenchée le 17 août par la décision de Moscou de ne pas rembourser sa dette bancaire privée - se sont réduits de 100 à 40 milliards de dollars, soit une chute de 60%.

"L'ensemble du monde émergent s'est enfoncé dans la crise", a diagnostiqué Jean-François Stoll. Et, le soutien des financements publics ne permettra pas à lui seul un redémarrage économique sans des réformes structurelles convaincantes. Les restructurations industrielles paraissent ainsi trop timides en Corée du Sud et en Thaïlande, où persistent encore des surcapacités. Plus indispensables, les restructurations bancaires coûteront des montants importants : 120 milliards de dollars seront ainsi nécessaires pour recapitaliser les banques asiatiques, le Mexique devra, lui, employer 65 milliards de dollars, soit 1% de son PIB pendant 30 ans, pour éponger sa crise financière de 1994-1995. "L'importance de ces réformes ne permet pas d'espérer de réponse rapide, et donc de reprise de la demande de ces régions", a averti le directeur de le Dree.

Nuages à l'horizon

Jean-François Stoll prévoit au contraire une amplification de la crise, qui risque de continuer à se propager même si la situation cesse de se dégrader en Asie. "Même la Chine ne saurait avoir un effet d'entraînement sur l'économie mondiale, car sa croissance reste pauvre en importations. Celles-ci ont d'ailleurs diminué en 1998. De plus en Amérique Latine, la crise du Brésil risque de déstabiliser l'économie de la région, qui devrait réduire ses importations, cette année, de 30 à 40 milliards de dollars. Sans oublier les pays producteurs de matières premières, en particulier les producteurs de pétrole, dont les importations d'Occident devraient diminuer de quelques milliards en 1999".

En contrecoup toutes ces restrictions affecteront les économies occidentales, et notamment la France. "Tout comme en 1998, en 1999 la demande mondiale venant des pays en développement contribuera négativement à
la croissance française" a précisé l'expert, rappelant qu'une autre menace guette les pays occidentaux : les pays d'Asie comme la Corée et la Taïlande en pleine restructuration, aux monnaies affaiblies et aux capacités industrielles excédentaires, deviendront de dangereux concurrents. "Nous avons à nos portes des machines compétitives en train de se restructurer, notamment dans des secteurs comme l'acier, la construction navale, les composants électroniques, voire l'automobile".

Pour Jean-François Stoll, le retournement du commerce mondial s'accompagne aussi de dégradations "qualitatives". Au risque de provoquer de nouvelles barrières aux échanges, les accords régionaux se multiplient, les grandes industries accélèrent fusions et concentrations. La concurrence se radicalise sous la forme d'une guerre des prix - téléphone, énergie, acier ... - : des facteurs qui ont pour effet de saper la confiance des opinions publiques dans la perception des bienfaits de la mondialisation.

"Aujourd'hui le système commercial international est sommé de prendre en compte de nouvelles préoccupations telles la santé publique, l'environnement, les normes sociales ou le développement durable. Des sujets absents des négociations du GATT il y a 10 ans", a expliqué Jean-François Stoll, rappelant que pour la première fois la "société civile" avait réussi à faire capoter des négociations commerciales internationales, celles de l'AMI - accord multilatéral sur l'investissement -.

Ne pas dramatiser

Désormais, Europe et Amérique du Nord, dont le commerce reste dynamique - les importations de chacune des deux zones ayant progressé de 7,5% pour l'Union Européenne et 10% pour l'Amérique du Nord en 1998 -, sont les seules zones à pouvoir donner une impulsion au système commercial international. C'est une bien lourde responsabilité qui les oblige à surmonter leurs conflits, qui se sont accentués ces derniers mois.

Qu'il s'agisse du conflit sur la banane, qui cristallise "deux approches différentes de la place des pays en développement dans le commerce mondial", de celui du bœuf américain aux hormones - que l'Union Européenne refuse d'importer - ou encore des législations "unilatérales" américaines - Helms-Burton, D' Amato -, ou enfin des nouveaux conflits qui surgissent autour des questions de santé publique - organismes génétiquement modifiés, hormones -, sur toutes ces questions, Jean-François Stoll a appelé à "ne pas dramatiser". "Toutes ces frictions commerciales, même si ces questions ne portent que sur une part minime de nos échanges, finissent par affecter la confiance des investisseurs", a regretté le directeur de la Dree.

Dans ce contexte si défavorable, l'OMC risque-t-elle d'être submergée ? "Certainement pas", a jugé Jean-François Stoll. Au contraire, l'OMC, qui comptera bientôt parmi ses membres la Chine et sans doute à terme la Russie, devrait se voir investir d'un rôle beaucoup plus étendu de régulateur du commerce mondial, intégrant de nouvelles problématiques comme la propriété intellectuelle, la santé publique, les normes sociales et les règles de concurrence.