Conférence du 28 novembre 1999


L'ISLAM EN FRANCE ET AU-DELA

Une conférence-débat d'aRRi, avec Olivier ROY, à la Médiathèque d'Issy les Moulineaux


Comment être musulman actif en France, alors que l'Islam y est religion minoritaire et sans représentation officielle ? Olivier Roy fait apparaître des éléments de réponse.
Qui est musulman ? Qu'est-ce concrètement qu'être musulman ? Le flou existe. En France, on "estime" à quatre millions la population musulmane ... Estimation, car, à la différence de ce qui se passe en Russie ou aux USA, il n'y a pas en France de recensement relevant les appartenances religieuses : c'est interdit par la loi. Arabe et musulman sont souvent assimilés comme si la religion était la conséquence d'une appartenance ethnique. Ce qui est abusif : des Arabes ne pratiquent pas de religion et des Français se sont convertis à l'Islam ( combien ? Les évaluations varient de 30 000 à 300 000 ! ). Le terme même de "musulman" est flou, car il englobe tantôt une origine tantôt une pratique et quelle pratique ?


Il y a quarante ans, la question ne se posait pas en Europe. Depuis lors, on a vu l'arrivée d'un grand nombre d'immigrés dont beaucoup se disaient musulmans, des immigrés en quête de travail. A partir de 1974, surtout en France, le regroupement familial a nourri un flux de femmes et d'enfants, assorti de naturalisations. La première génération, aujourd'hui à la retraite, ne se voyait pas définitivement immigrée. C'était aussi ce que pensaient les pouvoirs publics et les employeurs. La situation s'est brutalement retournée avec la deuxième génération, née en France ou arrivée très jeune en France, dont beaucoup de membres sont devenus citoyens français sans avoir l'intention de retourner dans leur pays d'origine. Ces jeunes n'ont pas les mêmes liens que leur père ou leur grand-père avec le douar d'origine.
Gardons-nous, insiste Olivier Roy, de confondre appartenance religieuse et origine ethnique. Les deux notions peuvent se juxtaposer, se renforcer même, mais elles ne sont pas synonymes. On le voit en particulier au niveau des législations : la France ne reconnaît pas l'appartenance ethnique mais elle reconnaît l'appartenance religieuse. L' Etat français cherche à organiser une représentation des musulmans en France.


Pourquoi les 4 millions supposés de musulmans en France n'arrivent-ils pas à s'organiser ? A cette question, Olivier Roy répond : parce qu'ils se réfèrent à des identités variables dans lequel l'élément musulman n'est qu'un élément parmi d'autres : on dit, dans le langage courant en parlant des Algériens : arabes, kabyles, beurs, musulmans ; mais on dit : les Marocains. L'identification au pays, voire à la région d'origine est forte. Les musulmans turcs se définissent comme Turcs : l'identité nationale est là. La langue est un bon critère d'analyse. L'arabe, en France, se perd : on patoise en famille.

Le poids de l'identité d'origine

L'identité musulmane reste secondaire, en général, par rapport à l'identité d'origine, pour ce qui est de la première génération. On le voit à l'occasion de la construction des mosquées : elles s'édifient en relation avec le pays, voire la ville d'origine. Il y a la mosquée turque et, à côté, la mosquée kurde ; ou des mosquées marocaines, tunisiennes, oranaises. "On se retrouve à la mosquée comme d'autres se retrouvent au bistro", dit Olivier Roy. Ce n'est pas tellement l'affirmation de foi musulmane que la possibilité de reconstituer une
nationalité d'origine. Mais ce n'est plus la même chose avec les nouvelles générations.
Les jeunes issus de l'immigration ont des liens plus lâches avec leur pays d'origine. Ils en ont perdu la langue. Les imams se trouvent dépassés par les jeunes auprès de qui ils n'ont pas de légitimité : des conflits de générations surgissent. On voit apparaître des petites annonces : "mosquée cherche imam" et naître un marché du travail. Des instituts de formation s'organisent dans les pays du Golfe. Il en sort des imams formés à un islam très fondamentaliste, très conservateur, dans un arabe figé. Avec ces imams parachutés, on apprend par cœur, avec recours au châtiment corporel éventuel, pas méchant. "Vous imaginez les beurs de banlieue se retrouvant à l'école coranique avec un imam qui veut les faire marcher à la baguette : ça ne marche pas !".
Chaque pays d'origine a sa stratégie. En Turquie, Etat laïc à la française, un directeur des affaires religieuses, disposant du monopole de l'enseignement religieux envoie en France des missionnaires turcs salariés enseignant la religion et la langue turques aux enfants des familles d'origine turque. C'est une politique de contrôle de l'islamisation bien plus forte que celle de l'Algérie ou du Maroc. Des accords bilatéraux franco-marocains prévoient que le ministère de l'éducation nationale du Maroc envoie en France des professeurs d'arabe qui sont aussi des professeurs de religion.

Deux tendances

Ceux qui veulent se comporter en musulmans actifs doivent se définir, en fait, par rapport à trois éléments : les relations avec le pays d'origine ; le positionnement par rapport au pays d'accueil ; la définition d'une identité religieuse qui ne soit pas le simple décalque de l'identité religieuse de leur pays d'origine.
Face à cela, deux tendances s'offrent :

. assumer sa religion sur un mode français : on fait ses prières et le Ramadan. Profil bas : c'est le choix de la majorité des musulmans pratiquants.
. exiger la reconnaissance d'une communauté islamique en France (mais cette communauté n'existe pas, il faut la construire) avec une visibilité de l'Islam, un statut.

Deux grandes organisations, la Fédération des musulmans de France (à direction plutôt marocaine et l'Union des organisations islamistes en France (influencée par les Frères musulmans) ont des vues fédératives et souhaitent négocier avec l' Etat. Mais leur influence est très faible.
En France, l'Islam est présente surtout dans les banlieues et les milieux populaires. A la différence de ce que l'on voit au Royaume-Uni et en Allemagne, il n'existe pas encore de classes moyennes musulmanes. Mais, avec les jeunes de la 2ème et 3ème génération, la situation va changer : ils se mettent à faire des études. Une inculturation est en marche. Les autorités ont besoin d'interlocuteurs. Les maires, sauf les idéologues "impénitents", veulent des arrangements à l'amiable. Quant à la violence politique, au terrorisme que nous avons connu en France en 1985 et 1995, il n'avait rien à voir avec l'Islam. Enfin, les mouvements de radicalisation politique que l'on voit chez certains jeunes, des "djihadistes internationalistes" s'automarginalisent.

Notes de Michel Cuperly