CONFERENCE DU 29 juin 1999


LA CULTURE IRANIENNE ENTRE TRADITION ET MODERNITE

Conférence-débat de Farrokh GAFFARY


Les besoins de contacts avec l'extérieur et d'évolution culturelle, tout comme l'attachement à l'identité iranienne, sont fortement ressentis par la population, observe Farrokh Gaffary.

Grand pays à la civilisation multimillénaire, l'Iran s'est trouvé géographiquement et culturellement décalé par rapport aux pays occidentaux, et a eu vis-à-vis d'eux des réactions tantôt d'imitation, tantôt d'isolement, quelquefois excessives. Aujourd'hui, il cherche pragmatiquement une voie moyenne qui allie sans trop les altérer, ses spécificités persanes et islamiques, à l'industrie, à l'économie, à la démocratie parlementaire et aux relations internationales modernes. Les besoins de contacts avec l'extérieur et d'évolution culturelle, tout comme l'attachement à l'identité iranienne, sont fortement ressentis par la population. Cela ne va pas sans créer certaines tensions. "Aucun peuple ne peut être abandonné à sa seule inspiration, et à sont seul univers". Telle fut la conclusion de notre conférencier.
Farrokh Gaffary est un producteur de films iraniens largement diffusés dans le monde. Il a été directeur de la TV iranienne pendant 12 ans. Lors de la révolution islamique, il a choisi la liberté et vit depuis à Paris

Retour sur l'histoire

L'empire persan est né au quatrième millénaire avant J.C., notamment avec la dynastie Achéménide qui a duré deux siècles. Alexandre le Grand l'a conquis vers 320 avant J.C. et y a apporté l'influence grecque. Il a mis en place une organisation moderne comprenant routes et poste. Puis plusieurs dynasties se succédèrent jusqu'à la conquête du pays par une petite armée de 30000 arabes islamisés, en l'an 640. Ils imposèrent leur religion et leur écriture, et il y eut deux siècles de silence, qui ont permis l'alliage des pensées antiques et islamiques.
Puis ce fut l'essor de la grande littérature persane jusqu'au 17ème siècle, avec 6 poètes géniaux, 60 grands poètes, 6000 bons poètes et 60000 valables. La langue utilisée, le persan, a peu évolué depuis cette époque. Les textes du 10ème siècle sont encore lisibles aujourd'hui. Le Livre des Rois (628) a été traduit en français. Le persan est une langue indo-européenne dérivée du sanscrit. On parle également quelques autres langues en Iran.

Peinture, confection d'objets d'art et architecture furent également florissants. Un français a pu dire "l'Iran est un grand musée d'architecture".
Des contacts eurent lieu avec l'occident à partir de la fin du 15ème siècle, et l'Iran pris conscience de son retard scientifique et technologique, concernant notamment mathématiques, astronomie, physique et imprimerie, et progressa dans ces disciplines. Par contre, l'Iran ne connut pas l'équivalent de la réforme protestante, et les préceptes de Mahomet ne furent pas mis en cause.

Ouverture et changement

A partir du 19ème siècle, la France compta de grands iranologues. La dynastie persane était alors haute en couleurs, et rendit trois fois visite à la France.
En 1921, les Anglais organisèrent un coup d'Etat qui aboutit en 1925 à la mise en place de Resâ châh Pahlavi et de sa dynastie, qui dura jusqu'en 1979 et se comporta de façon autoritaire. L'Iran s'ouvrit aux techniques
occidentales, et les Iraniens réalisèrent que ces techniques marchaient de pair avec les lois, le droit, la démocratie.

Les écrivains iraniens devinrent les promoteurs du changement. Les poèmes en vers libres, inspirés d'Appolinaire, Aragon ou Eluard, ou inspirés de poètes espagnols, connurent un grand succès.
Le cinéma iranien a manifesté une très belle vitalité durant tout le 20ème siècle, avec une production de 50 films par an, surtout des mélodrames d'inspirations indienne et arabe. En réaction contre cette tendance, Farrokh Gaffary et un groupe d'amis lancèrent une nouvelle école et produisirent une quinzaine de films. En parallèle, ils créèrent des ciné-clubs, des revues, et une cinémathèque. Le clergé chiite ne manifesta jamais d'opposition radicale, mais par contre la censure gouvernementale fut souvent draconienne. Le président actuel, Khatami, se montre ouvert aux divers moyens d'expression culturelle, et a fait débloquer de nombreuses oeuvres.

Succès des films iraniens

Les Français réservent toujours un excellent accueil aux films iraniens, qui sont simples et sensibles. "La maison de mon ami" a eu un grand succès. En 1987, la salle de la rue Champollion à Paris, a consacré deux semaines à la projection de films iraniens, qui ont attiré beaucoup de monde.
Le régime actuel a de grandes ambitions politiques. Il reste autoritaire, mais la soupape de sûreté du réalisme fonctionne. La liberté de la presse est très grande, et les débats du parlement sont retransmis par la TV. La dette extérieure est importante, et l'Etat iranien n'arrive pas à en rembourser les intérêts. Un désir de modernisation se fait jour dans la population. Mais il faut rappeler que l'un des fondements théologiques de tout l'islam et donc du chiisme iranien, est l'inséparibilité du spirituel et du temporel, du religieux et du politique. Khomeyni l'a bien fait entendre en 1979. Il a clamé son droit au pouvoir, y compris le droit de modifier la constitution. Ce qui suscite des demandes de réformes politiques et même religieuses.

Les femmes ont eu le droit de vote en 1964. Elles peuvent poursuivre des études de toutes natures. Elles sont néanmoins restées brimées pendant 20 ans, et ont été les premières à revendiquer. Ce sont elles qui font changer la société. Aujourd'hui, les jeunes réclament un enseignement de meilleure qualité et des emplois, tant pour les filles que pour les garçons. Leurs relations s'assouplissent, ils organisent des surprises parties, mais n'aiment pas qu'elles soient contrôlées.

Les deux satans

Les minorités religieuses ont souffert du nouveau régime, notamment les baha'ies, les juifs et les chrétiens d'Arménie. De plus, la république islamique a toujours deux satans, les Etats-Unis et Israël. Mais dans ce domaine, ses comportements varient selon les circonstances, et il est difficile de prévoir l'avenir.
Cependant, les étrangers sont très bien accueillis dans l'Iran aujourd'hui par la population, même si l'administration reste plutôt tatillonne à leur égard.

Notes de Michel Forestier