CONFERENCE DU 9 septembre 1999


LA PLACE DES FEMMES EN IRAN

Conférence d'aRRI avec Madame Nouchine Yaffari d'Hellencourt, chercheur au CNRS

Les femmes iraniennes des différentes couches de la population engagent une démarche active dans l'espace public. L'Iran 1999 n'est plus l'Iran de 1980.
Au début des années 1990, le pouvoir instaure une certaine libéralisation : Rafsandjani réduit la censure, prône la reconstruction avec la participation de tous. C'est là que les femmes, professionnelles, étudiantes, éduquées ou non, prennent leur place, non seulement parce qu'elles y sont autorisées de plein droit, mais parce qu'elles sont appelées, par besoin. Ainsi légitimées, les femmes iraniennes entrent dans l ' arène. Pas seulement, précise l'oratrice, les femmes musulmanes portant le foulard et qui, grâce à cela, avaient gardé une place dans la vie publique, mais également les femmes laïques, juges, avocates, médecins, sociologues, qui marginalisées, n'avaient pu s'exprimer jusque là.

Les premières, qui s'étaient battues pour une égalité dans la société des droits que leur donnait le code civil mais qui leur étaient refusés par la loi traditionnelle patriarcale (par exemple, le droit de faire des études sans l'autorisation du père, du mari), se sentaient dupées par les nouvelles lois islamistes. L'islamisation et le port du foulard avaient enlevé aux familles la crainte de voir ces femmes "lâchées" dans le monde extérieur : elles ont donc pu découvrir une vie sociale, politique, culturelle et un mode de relations entre hommes et femmes différents qui transforment leurs représentations. Déçues, ces vraies révolutionnaires tendent la main aux femmes laïques afin de promouvoir avec elles le combat pour la remise en cause des lois et la protection de leurs droits.

Un mixage social et culturel

D'une façon générale, au bout d'une dizaine d'années, malgré l'endoctrinement, la base de la population est changée : la guerre a contraint à se côtoyer et a opéré un mixage social et culturel, brassant traditionalistes et modernistes, éduqués et non, campagnards et citadins. La modernisation avec la création du réseau routier, la réouverture des universités, l'entraide (des femmes s'occupant de vaccinations, de planning familial, d'alphabétisation...) ont développé un sentiment d'appartenance, qui explique une certaine homogénéisation sans qu'il s'agisse d'uniformisation. Les antagonismes dans le discours politique subsistent mais la pratique quotidienne l'emporte.

L'afflux des filles à l'Université

L'Iran 1999 n'est plus l'Iran de 1980 : la presse est libre, il y a multiplication de journaux féminins ( Khatami, alors qu'il était ministre de la culture, avait essayé de libérer la presse : de 181 titres en 1989, elle est passée à 998 actuellement). Ce qui a le plus changé, c'est le développement des études longues et l'écart s'amenuise entre garçons et filles. Les femmes constituent 35% de la population universitaire et 45% d'entre elles sont en médecine. Il y a 20 ans, on comptait 165 000 étudiants, ils sont 1 500 000. Un mouvement qui va en croissant.
L'évolution des femmes et leurs exigences d'égalité contribuent à augmenter leurs demandes. D'où, en 1992, la création de la revue féministe Zanon par des juristes laïques mais rejointes par des femmes islamistes réunies ainsi pour la première fois en association pluraliste, oeuvrant pour la reconquête des droits féminins et l'égalité avec les hommes : des femmes qui se savent très différentes mais capables de surmonter ces différences, hors champ politique, pour travailler ensemble. Du jamais vu en Iran !

La prise de conscience intellectuelle et sociale fait intervenir ces femmes sur d'autres terrains tels que la remise en cause du discours religieux à l'étude de la démocratie et la déconstruction du discours politique pour l'adapter à la réalité iranienne. On voit ainsi une revue du centre islamique de Quom, Le message de la femme (revue religieuse écrite pour les femmes par des religieux hommes...) reprendre les questions traitées dans Zanon et les traduire de façon plus acceptable pour la société traditionaliste : par exemple, l'acceptation du travail féminin sans autorisation du mari, pour autant qu'il ne nuise pas à la famille.

L'acceptation de femmes juges

Autre exemple de lutte : la restauration des femmes dans la magistrature, d'où elles avaient été rejetées, de quelque bord qu'elles fussent - une des premières mesures discriminatoires de la révolution à l'égard des femmes, avant même l 'obligation du port du foulard. Ces femmes avaient été reléguées dans des services administratifs au motif que "les femmes n'ont pas autorité sur l' homme et ne peuvent donc le juger". Les premiers discours de contestation ont porté sur cette mesure et les articles de la revue Zanon sur cette question ont été écrits par...un religieux sous pseudonyme féminin ! Articles moins contestataires sur le fond, du reste, que revendiquant une évolution de la religion dans une société qui se modernisait, cela pour instaurer l' islam de façon durable. Ceux et celles qui ont légitimité à parler étaient invités à faire évoluer la religion.
Ainsi, en abordant une dimension pratique de la vie concrète, on a amené sur le terrain la remise en cause du patriarcat et des discours traditionalistes de religieux connus et par une argumentation religieuse serrée on a démontré que ce ne sont ni l'islam ni le Coran qui prescrivent de tels interdits mais le clergé rendant par cela l'islam impopulaire.

Le rôle religieux des femmes

Des religieux plus connus et des députés ont repris ce discours et, parmi ces derniers, des femmes juges, élues (actuellement, il y a 15 femmes députés). Il devenait urgent d'adapter les lois à la réalité sociale.
Dans les questions concernant la famille et les femmes, le droit, très conservateur, est impossible à modifier sans l'expression des femmes elles-mêmes. D'où la nécessité de valoriser le rôle religieux des femmes. En 1996, la restauration de l'accès des femmes à la fonction de juge d'instruction a été littéralement arrachée aux religieux et, depuis deux ans, sous la pression, le Guide a préféré accorder l'accès à la magistrature assise, plutôt que de se le faire arracher, compte tenu qu'aucune contradiction avec la religion ne s'y oppose. Aujourd'hui, 104 femmes, juges, sont en exercice.
Ces quelques exemples montrent l'importance du changement social et plus particulièrement du rôle de la mobilisation des femmes et de la pression sociale qu'elles ont exercé dans cette évolution.

D'après les notes de Bernadette de Villartay

Lire : Les femmes en Iran, éditions L'Harmattan