CONFERENCE DU 17 juin 1999


OU VA L ' ECONOMIE IRANIENNE ?

Conférence-débat d'aRRi avec Thierry COVILLE, économiste, le 17 juin 1999

Depuis la révolution islamique de 1980 et le retour de Khomeyni, l'Iran n'en finit pas de sortir du tunnel ...

Peu de pays ont subi autant de chocs, externes et internes, que l'Iran ces dernières années : une totale désorganisation politico-administrative à la suite de la révolution khomeiniste ; une gigantesque fuite des cerveaux ; la nationalisation expropriation de la presque totalité de l'appareil productif ; l'embargo de la part des USA ; la guerre avec l'Irak pendant la période 1981-88 ; l'effondrement du prix du pétrole lors de la crise de 1986. C'est dire la violence des chocs subis par l'économie iranienne depuis la révolution.

La croissance de cette économie depuis les années 1980 est très volatile, du fait de la prégnance de l'économie pétrolière : les ventes de pétrole représentent 90% des exportations et, en moyenne, plus de la moitié (55%) des recettes budgétaires. La moindre variation du prix du pétrole se traduit sur le champ sur le volume des importations (l'industrie iranienne est dépendante pour ses investissements d'équipements importés) et sur les recettes budgétaires, ce qui contraint le gouvernement à réagir immédiatement.. La courbe de croissance est sinusoïdale. Dès que le prix du pétrole remonte, la croissance repart. Tous les pays pétroliers (Algérie, Arabie Saoudite ...) sont dans la même situation.

Deuxième indicateur majeur, l'inflation. Le taux est particulièrement élevé : 22% l'an, selon les chiffres de la Banque mondiale, sur la période 1980-97. Jamais auparavant, l'Iran n'avait connu de tels taux; L'indice des prix à la consommation retenu par le gouvernement iranien inclut les produits dont le prix est contrôlé, ce qui entraîne une sous-estimation des prix réels.
L'économie s'est installée dans un régime d'inflation élevée, tout le monde s'y adapte, en spéculant. L'origine de cette inflation est claire: elle est due à la création monétaire et au creusement des déficits budgétaires. Ceux-ci sont, pour beaucoup, dus à l'effort de guerre contre l'Irak . Mais d'autres facteurs sont en cause.

Une économie rentière

L'Iran mène une économie "rentière" : l' Etat fait des cadeaux à des grands groupes en contrepartie de soutiens politiques, en jouant pour cela sur la politique de change. Plusieurs taux sont pratiqués, jusqu'à sept taux, avec des écarts parfois fantastiques entre le taux officiel et des taux réels. Des allocations en devises sont mises à la disposition d'entreprises, allocations qui alimentent un marché noir très profitable. Le commerçant -le bazari- qui peut bénéficier d'un taux de change favorable accordé pour des produits jugés prioritaires revendra les denrées importées au prix maximum, engrangeant au passage des profits fantastiques. Une perversion qui trouve son origine du coté du pouvoir pour l'obtention d'un soutien politique et du coté des opérateurs

Toute la population est obsédée par le cours du dollar. Jusqu'à 1993, le gouvernement iranien avait refusé de dévaluer la monnaie, le rial, camouflant la situation en multipliant les taux de change selon la tête du client, rendant incohérents les prix relatifs, disloquant le fonctionnement de l'économie, suscitant les comportements spéculatifs irrationnels. La dévaluation, écartée jusqu'à 1993, a fait alors passer le taux officiel pour un dollar de 70 rials à 1750 rials. Un choc inflationniste incroyable combiné avec une crise des paiements extérieurs, contraignant le gouvernement, paniqué, à revenir en 1995 à un strict contrôle des changes avec un taux officiel de 1450 rials pour un dollar et des taux, au marché noir, à 9000 rials

On constate une fuite des agents devant la monnaie iranienne. La dollarisation est très forte et concerne le tiers de l'activité. Un circuit bancaire parallèle se développe. Les institutions financières islamistes mises en place après la révolution, écartant par principe l'octroi d'un taux d'intérêt, se livraient en fait à des spéculations occultes pour rémunérer le déposant. Le gouvernement s'est battu pour contrôler ces institutions parallèles. Des débats ont eu lieu au Parlement à ce sujet. Le "Bazar", haut lieu du commerce en Iran, assure des rendements bien supérieurs à ceux du réseau bancaire officiel; on y prête facilement également à taux élevés.
Pour se protéger de l'inflation, les Iraniens placent leur épargne dans des biens d'équipement durable, dans des biens immobiliers. Ce qui se traduit par des constructions anarchiques.

Trois phases

Durant ces vingt dernières années, trois grandes phases en matière de politique économique se sont déroulées en Iran :

- de 1980 à 1989 : l'économie est complètement centralisée, avec un rôle très fort de l'Etat et des nationalisations juste après la révolution, avec l'expropriation des grands capitalistes. Malgré la guerre qui a fait 500.000 morts du coté iranien, le pays a fait face ; les gens se plaignaient, bien sûr, mais l'Etat assurait une certaine protection, par le rationnement et des redistributions de revenus.
- à partir de 1989 : fin de la guerre avec l'Irak et arrivée au pouvoir de Rafsandjani qui entend réparer les dégâts occasionnés par la guerre et libéraliser l'économie dans tous les domaines. En fait, y a eu beaucoup de discours et peu d'actes.
- depuis 1997 et l'arrivée de Khatami, il ne s'est pas passé de grandes réformes. La gauche islamiste a beaucoup évolué sur le plan politique avec un discours plus démocratique mais les débats en son sein, nourris, ne débouchent pas sur des programmes

Le poids dominant du pétrole, les comportements qui en découlent ne favorisent pas les transformations nécessaires. C'est la manne pétrolière qui a permis l'édification de l'industrie iranienne sous les règnes des deux derniers Shahs. Faire reposer une économie sur un seul pilier est fragile. Des manques font cruellement défaut dans l'architecture du pays. Le système fiscal, par exemple, est défaillant : on ne taxe que ceux qui déclarent...Des fondations religieuses créées après la révolution contrôlent 10% de l'activité industrielle, avec 60.000 employés et ne paient aucun impôt et bénéficient d'une autonomie totale vis-à-vis du gouvernement. Ni privées ni publiques, elles se considèrent comme "appartenant au peuple".
Une jungle pour l'investisseur étranger
L'ouverture internationale impulsée par Khatami repose sur un potentiel élevé d'investissements étrangers. Son discours est clair mais la loi qui régit l'investissement étranger est toujours celle du Shah. Investir en Iran, c'est s'enfoncer dans la jungle administrative. Pour y remédier les efforts sont timides.

Notes de Michel Cuperly