Conférence du 14 octobre 1999


L'ETAT ACTUEL DE LA RUSSIE

Conférence de Gérard Wild, chercheur au Cepii, professeur associé à l'Université de Poitiers,
devant l'Université populaire des Landes, Mont de Marsan


Alors que les Russes se donnent de nouveaux dirigeants politiques, où en est l'état de ce pays après dix ans de transition ?Gérard Wild, spécialiste des pays de l'est, ne retient pas la thèse de l'évolution de la Russie vers le chaos. Arguments.

Quelles images d'elle- même offre la Russie ? Rien que des maffias ? Un pays en crises, longtemps conduit par un Président malade, un pays qui aurait fait le mauvais choix, conduisant par une sorte d'enchaînement fatal, vers le " chaos ". Le mauvais choix ? Ce serait celui qui aurait été fait en 1992 engageant la Russie dans une stratégie libérale de transformation politique et économique, la transition vers le marché et la démocratie. Qu'en est-il ? Deux thèses sont en présence : celle de l'avancée vers le cataclysme final. Ce n'est pas celle de G. Wild, pour qui les crises qui durent depuis dix ans sont le signe que la Russie est en apprentissage.

Chutes et rechutes

Des crises ? La Russie inquiète à juste titre parce qu'elle est en proie à une crise économique structurelle. Un chiffre : en 1999, le niveau de sa production était de moitié inférieur à celui de 1989. Du jamais vu. Une seule année de croissance positive durant la décennie : 1997, avec + 0,8%. Comment imaginer qu'une société puisse supporter cette situation ? D'autant que s'y ajoutent des crises conjoncturelles fortes. Premiers troubles économiques en 1989, inflation de 2500% en 92 à l'arrivée de la nouvelle politique, octobre noir de 94, contre-coup de la crise asiatique de mi-97 et surtout en 98 dévaluation de plus de 100% du rouble alors que début 97 l'inflation était maîtrisée et la croissance repartie. Mais aujourd'hui, l'économie russe retrouve des couleurs : budget équilibré, bonne tenue du rouble, baisse de l'inflation et croissance de plus de 3%. La dette extérieure reste considérable.

L'impasse n'est pas fatale

La crise politique est chronique. Voyez le nombre de Premiers ministres que Eltsine a limogé en peu de temps ! Et Gérard Wild d'énumérer : après Gaïdar en 92, Tchernomyrdine remplacé en mars 98 par Kyrienko, lequel est remercié en août de la même année par Primakov, lui-même limogé en mai 99. Stepatchine ne reste que quelques mois. Arrive Poutine qui assurera l'intérim de la Présidence après la démission surprise de Eltsine. La crise politique est " flagrante et grave ", nourrie par les documents compromettants touchant la vie privée des responsables, les magouilles financières des uns et des autres. Lassitude de la population qui connaît le chômage tandis que des fortunes se font, des milliards se dépensent, des capitaux fuient à l'étranger.

L'action de l'Etat est délégitimée. La méfiance s'installe entre la Russie et les Occidentaux qui seraient soupçonnés de vouloir minorer le rôle de Moscou. La Russie supporte mal la perte de son statut de grande puissance, de son influence sur les affaires mondiales et même sur son propre territoire, comme on l'a vu au Kosovo, comme on le voit en Tchétchénie. La Russie est-elle engagée dans une impasse fatale ?Certains le pensent. Ce n'est pas l'opinion de Gérard Wild.

La thérapie de choc engagée en 1992 repose sur une stratégie associant liberté des prix, de l'activité, du commerce, du taux de change à des éléments de rigueur, contrôle de la masse monétaire et rigueur budgétaire. Elle a porté des fruits, l'inflation, de 2500% au départ a été maîtrisée. Cette thérapie a d'ailleurs bien fonctionné en Pologne, en Hongrie, en Tchèquie.
Deuxième élément préalable au changement de cette stratégie libérale : les privatisations à partir de 1994-95. Mais des difficultés ont surgi. Les entreprises appartiennent pour moitié à leur personnel ; mais faute d'argent l'Etat s'est tourné vers les banquiers, avec de la triche. Des oligarchies sont nées. Les comportements des entreprises n'ont pas changé ; elles n'ont pas amélioré leur efficacité. Pourquoi ce qui a réussi ailleurs a-t-il échoué en Russie ?

Des comportements " soviétiques " perdurent

Certains avancent des explications de type culturaliste : l'âme slave, les mille ans d'empire, l'orthodoxie, l'obsession sécuritaire , le poids des héritages, le russe et le soviétique. L'Urss, c'était le complexe militaro-industriel qui ne peut que se défaire avec l'ouverture aux échanges , un choc considérable.
Des comportements de type soviétique perdurent. Les référentiels sociaux antérieurs sont mis à mal par les logiques nouvelles.. Résultats : une bonne politique, une politique de bon sens a rencontré une société qui n'était pas prête et qui n'a pas les institutions nécessaires. N'aurait-il pas fallu agir progressivement, faire de la pédagogie sociale ? Faut-il mettre en cause ces " ingénieurs sociaux " débarqués de Chicago qui auraient imposé leur vision ? G. Wild ne le pense pas.

L'apprentissage nécessaire

Cette trajectoire libérale, c'est la société russe qui l'a voulue. Dès 1987-88, la société soviétique prend sa liberté, Gorbatchev l'a senti et il a levé le voile. La société ne supportait plus la logique d'étouffement. C'est la société qui a guidé les hommes politiques et non l'inverse.. Au reste, toutes les crises ont été surmontées, le cap a été tenu en respectant quelques règles du jeu démocratique des élections libres. Les scénarios noirs annoncés n'ont pas eu lieu. La société russe ne veut pas de retour en arrière. La transition a commencé avant 1992, elle continue dix ans après. Il faut du temps pour que la société intériorise ces règles du jeu pour que se construisent des institutions qui les portent.
Le soutien de l'Occident à la transition a permis d'éviter le pire. Les engagements occidentaux (100 milliards de dollars, les versements, 50 milliards) ne sont pas si énormes : la seule Pologne a reçu 30 milliards Les 20 milliards du FMI ont permis de maîtriser l'inflation, ce pire mal.. Les dirigeants russes, le Fmi ont fait des erreurs ; mais c'est dans la logique de la transition. La transition implique des conflits, des crises, des essais, des erreurs. Il n'y a pas de modèle. La Russie est immense, ses nations multiples. La Russie n'a pas le choix. Il y a un temps d'apprentissage, de maturation. Une société libérée doit construire elle-même ses articulations de pouvoirs politiques, économiques, financiers. Gérard Wild a cette formule : " La transition est une insoutenable nécessité ".

Notes de Michel Cuperly