Conférence du 14 novembre 1999


L ' EUROPE....... ET APRES ?

Résumé de l'exposé de Michel ALBERT, membre du Conseil de politique monétaire de la Banque de France
aux journées aRRi de Châtenay-Malabry.

L'euro est bien parti, juge Michel Albert mais l'institution de la monnaie unique appelle une suite, avec d'autres transferts nécessaires de souveraineté.

Dès l'origine, trois visions différentes de l'Europe se sont opposées :

- dans la conception britannique, commerciale et intergouvernementale, l'Europe est faite et il suffit de l'élargir tout en réduisant les dépenses.
- l'optique rhénane (en Allemagne, et aussi au Bénélux et en Italie) est d'abord fédéraliste. D'après elle, l'Europe politique aurait dû précéder l'Europe monétaire.
- la vision française vise deux objectifs contradictoires : une Europe vraiment européenne mais préservant notre indépendance nationale ! Une lente évolution se fait vers la conception rhénane, tout en refusant le mot fédéralisme.

L'euro est "une ambition française", d'après Alain Duhamel. Conscient de ce que deux tiers de notre commerce total se font avec l' Union européenne, l' Etat français aurait voulu également partager la suprématie du DM, au moyen d'une grande monnaie européenne.

Un succès inachevé

Après un an d'euro, le constat s'impose d'un réel succès ... mais inachevé. Malgré les réticences des Allemands, qui ne voulaient pas mélanger leur monnaie à celles du "Club Med", les délais ont été respectés ainsi que les critères des "examens de passage" prévus par Maastricht. Y compris en Italie, sous l'impulsion vigoureuse de Romano Prodi, qui a obtenu la création d'un impôt approprié. Par l'effet d'entraînement d'un "concours de vertu", l'exemple du Portugal a été suivi par l'Espagne de Gonzalès, sans attendre l'Italie qui a rejoint le peloton. D'où un retentissement considérable dans la presse anglo-saxonne, tel que le numéro de News Week présentant ainsi la création de l'euro : "peut être l'événement le plus important en Europe depuis 1648" (traité de Westphalie).
Ce succès exceptionnel a été suivi depuis la création officielle de l'euro en janvier 1999 par des critiques relatives aux "faiblesses" de l'euro par rapport au dollar. L'économiste prix Nobel Robert Mundell reconnaît la "bénédiction cachée" de la baisse de l'euro, favorisant les exportations européennes tout en limitant les attaques prévisibles contre une monnaie trop forte qui aurait été défavorable, à court terme, à un redressement de la croissance. Reste une incertitude sur l'attitude des Européens lors des derniers mois de coexistence des monnaies nationales et de l'euro. Ce sera, en 2002, "l'épreuve du tiroir caisse", qui risque de pousser à la prolongation de la période de transition. Pourtant, l'euro ne s'incarnera qu'en étant dans la poche des Européens.

Deux bémols

Et après l'euro ? Un appel se fait déjà sentir en faveur d'une Europe politique. Certes, l'euro est bien parti et paraît solide. Mais Milton Friedman, créateur de l'Ecole de Chicago, prévoyait dès 1997 l' "échec programmé" d'une monnaie unique, si celle-ci devait précéder et non suivre l'union politique de l'Europe. Néanmoins, deux bémols :
- actuellement, un pays membre qui voudrait quitter la zone euro serait "fusillé" sur les marchés financiers et ses

taux d'intérêt grimperaient, même en Allemagne.
- dès 1996, les Allemands ont fait adopter à Dublin un pacte de stabilité monétaire et il marche ! Si un pays s'adonnait au laxisme monétaire, il nuirait à l'ensemble et encourrait d'éventuelles sanctions. Une coordination des
politiques existe donc déjà, tandis que l'euro pousse à l'accélération des réformes structurelles.

Mutations nécessaires

La dépréciation de l'euro de 15% par rapport au dollar n'incite pas les investisseurs étrangers à convertir une partie de leurs réserves de change de dollars en euros (voir la Chine). Mais les effets induits des échanges en euros sur les entreprises européennes sont perçus comme bénéfiques. Pour leur part, les consommateurs bénéficient des efforts de transparence en cours, qui renforcent leur pouvoir de négociation des prix.
Bref, la monnaie unique est une institution solide en soi, mais qui appelle une suite. Sinon, les pays membres vont se livrer à une concurrence acharnée entre eux par la compression de leurs coûts, notamment en réduisant les dépenses sociales des Etats. La France est mal placée à cet égard, avec une part de prélèvements fiscaux et parafiscaux atteignant 54% du PIB. D'autre part, l'élargissement de l'Union européenne vers l'Est impliquera une mutation institutionnelle, ainsi que la prise de décision à la simple majorité d'ici 2002.
En conclusion l'Europe traverse une période de croissance cruciale, les gouvernements refusent de faire face aux transferts de compétences en matière sociale, militaire et fiscale, pourtant nécessaires à la constitution d'une Fédération d'Etats. Une Europe hémiplégique ne peut continuer à progresser sur sa seule lancée.

Signes favorables

Parmi les signes favorables, Michel Albert fait état de la mission confiée par Romano Prodi à Michel Barnier d'élargir l'ordre du jour de la Conférence d'Helsinki. Une effervescence nouvelle se manifeste, dont il donne deux témoignages, tout en renvoyant les personnes intéressées à des livres récents (voir ci-dessous). D'une part le Mouvement Européen propose un pacte constitutionnel refondateur ; d'autre part vient de sortir un "livre événement", dans la mesure où il a pour auteur Jérôme Monod, actuel Président de la "Round Table" européenne. Face à la mondialisation, il lui paraît impératif de fonder démocratiquement une Europe forte et souveraine. Serait-ce la réponse tant attendue à la question : l' Euro, et après ?

Notes de Michel Le Gouis


Bibliographie mentionnée par l'orateur :
- Jérôme Monod : "Manifeste pour une Europe souveraine", chez Odile Jacob, 1999.
- Robert Toulemon : "La construction européenne" (un "must" d'après M. Albert).
- Rapport de J.L. Quermenec au Commissariat au Plan : "L'Union européenne en quête d'institutions légitimes et efficaces : pour un Pacte européen", 1999.
- Jean Boissonnat : "La Révolution de 1999 : de l'Europe à l'Euro", 1998.
- Eric Izraelewicz : "Le Capitalisme Zin-Zin" (lire "Zinvestisseurs Zinstitutionnels), 1999.