Colloque du 22 juin 1999

 

CHEMINS DE LA PAIX DANS LES BALKANS

Colloque aRRi Rayonnement Français Réalités Internationales à l'IIAP 22 juin 1999

Quand deux écrivains de grand renom, l'un albanais, l'autre serbe, impliqués théoriquement dans des camps différents, tous deux exilés en France, se retrouvent, au lendemain de l'arrêt des frappes de l'OTAN, à la même tribune pour la première fois, aux cotés de Laurand Kovacs, directeur du Centre d'études balkaniques et d'une journaliste-interprête monténégrine, pour ouvrir des Chemins de paix dans les Balkans et que se déroule un dialogue en vérité, c'est un moment intense.

Etre Albanais, être Serbe
Un dialogue entre Ismaïl KADARE, écrivain albanais et Vidosav STEVANOVIC, écrivain serbe

" Certains pensent que les gens des Balkans sont des sauvages, toujours prêts à s'égorger. Ce n'est pas vrai du tout ", proteste d'emblée Ismaïl Kadaré. Nous sommes ici pour commencer un dialogue que tant d'autre refusent encore, refus des politiciens, des militaires, de pseudo-intellectuels ou de pseudo-opposants. Honte à ceux qui refusent de dialoguer ! Pour éradiquer la peste dont souffrent les Balkans, dit-il, en trouver les sources lointaines par lesquelles ce mal a été nourri, il faut comprendre et expliquer. Si les écrivains ne font pas cela qui le fera ? " C'est sans états d'âme, dès qu'il lui a été dit qu'il serait à la même table que Stevanovic que Kadaré a répondu " oui ! " tout de suite.
" Moi aussi j'ai accepté sans hésiter ", répond Vidosav Stevanovic, pour qui c'est un honneur d'être à la même table que le grand écrivain albanais. C' est un moment vraiment important dit-il, c'est le début de notre réconciliation. Il est temps que les écrivains commencent à calmer les peuples. Et V. Stevanovic d'en appeler également à soigner la maladie qui règne dans les Balkans et qui a un nom certifié : le nationalisme, un mal attisé par des intellectuels, heureusement pas tous, contre lequel, lui, V. Stevanovic s'est élevé, dans son propre pays, à ses risques et périls. Ayant protesté contre la cessation de l'autonomie du Kosovo en 1989, il a dû quitter la Serbie pour la troisième fois en 1998, " parce qu'il ne pouvait pas se taire face aux exactions du nationalisme serbe ".

Le coupable principal

Le nationalisme en Serbie a poussé des racines profondes explique V. Stevanovic. Une minorité s'y est opposée, mais cette minorité n'était pas sans importance, puisque 300 000 Serbes qui ont refusé de prendre les armes contre la Croatie, la Bosnie, contre leurs compatriotes, les Albanais du Kosovo, sont partis à l'étranger, " cela fait beaucoup mais ils ne sont pas organisés politiquement, ni dans leur pays, ni dehors".

Le coupable, c'est le régime de Belgrade, poursuit V. Stevanovic c'est lui le principal coupable, mais on ne peut pas éviter la question de la responsabilité de tous " moi aussi, je me sens responsable un peu. Nous devons nettoyer nos esprits ".
Ismaïl Kadaré revient sur la manière de guérir ce mal. Il ironise sur ceux qui, de l'extérieur, sur leur balcon, voyant des peuples qui s'entretuent, élèvent la voix pour dire : " calmez-vous, les enfants ! ". Une attitude qui ne même à rien, dit-il. Il craint surtout qu'à dire " tout le monde est coupable " ne s'établisse une symétrie commode, que l'on se trouve ainsi en face de voies parallèles qui ne se rencontrent jamais. Bien sûr que tout le monde est coupable d'une façon ou d'une autre, mais il faut préciser qui porte la responsabilité principale, non pour de mesquines vanités ou pour susciter le désir de vengeances, mais pour atteindre le mal là ou il est, le plus fort et le plus dangereux.

Il est étrange, constate I. Kadaré, d'entendre les uns s'élever contre les bombardements, les autres contre les massacres, mais peu de voix s'élevaient contre les deux. Et I. Kadaré d'en appeler à l'Histoire : " a-t-il jamais existé des massacres nécessaires, massacres soit-disant positifs ? Je n'en connais pas, tandis qu'il a existé des bombardements nécessaires, comme, par exemple, lors de la dernière guerre mondiale pour casser la machine de guerre hitlérienne ".

" Il faut s'excuser "

Après V. Stevanovic qui venait de dire regretter profondément les grandes souffrances du peuple albanais, en appeler au retour des Albanais chez eux au Kosovo, regretter aussi les villes détruites en Serbie, I. Kadaré tient à dire combien " il comprend les souffrances du peuple serbe mais, dit-il, faire le silence sur les massacres et les déportations, c'est les accepter. Sans la sincérité, sans la vérité même blessante pour l'un et l'autre il n'y a pas de guérison possible du mal ". A ce propos Ismaïl Kadaré juge incompréhensibles les propos de MM Chevènement et Régis Debray. Il reproche aussi au patriarche Pavle son manque de clarté, au sujet de la culpabilité de Milosevic : celui-ci est-il coupable parce qu'il a abandonné le Kosovo ou parce qu'il a massacré le Kosovo ? Manque de clarté aussi dans la déclaration de l'opposant serbe, Vuk Draskovic : critique-t-il Milosevic parce qu'il n'a pas été assez habile ou parce qu'il aurait dû être plus criminel ou parce qu'il a été criminel ?

Le dialogue entre I. Kadaré et V. Stevanovic porte sur l'avenir, la démocratisation, les relations avec l'Europe. Et d'abord quel sort pour Milosevic ? Doit-il quitter la scène politique pour que la Serbie entre dans la famille ou doit-il rester encore au pouvoir ? Pour Ismaïl Kadaré, le problème principal n'est pas de remplacer Milosevic, mais il est que son remplacement soit suivi d'un vrai processus de démocratisation ; car " si un autre semblable à lui succède à Milosevic, ce sera la même folie meurtrière, la même mentalité primitive criminelle ". Il appartient au peuple serbe lui-même de comprendre qu'il faut renverser ce dictateur qui ruine le pays. C'est " le premier pas vers la difficile démocratisation ".
Tout en se déclarant " pessimiste noir ", Vidosav Stevanovic pense que ce n'est pas la fin du monde et que, dans les Balkans, " tout peut renaître ". Il cite le cas du prêtre serbe qui, dans son monastère, a accueilli des Albanais et les a protégés des tueurs. Il y a beaucoup d'exemples pareils et il y en aura de plus en plus, espère-t-il. " Les Serbes doivent renoncer à leur programme de nationalisme fou, d'ailleurs irréalisable.

Mais c'est impossible avec Milosevic ". Donc, d'abord, le départ de Milosevic, ensuite le changement de régime, enfin, comprendre ses propres fautes, faire la paix avec les voisins " Il faut s'excuser ".

Revivre dans la vérité

La Yougoslavie, poursuit V. Stevanovic est un mélange fantastique de peuples. Même si des nationalistes prétendent que la vie commune est impossible, le fait est que ces peuples vivent ensemble. Pour lui, la réconciliation nécessaire passe par la culture, au sens large. Il faut commencer par des expériences même modestes qui pourront s'élargir. Le gouvernement international qui administre le Kosovo devrait commencer tout de suite sur ce terrain.

Ismaïl Kadaré le rejoint tout à fait et en appelle à l'Europe pour " qu'après l'action militaire, l'action économique, elle mène une action culturelle très profonde dans les Balkans pour aider les peuples à se libérer de leurs démons intérieurs, de leurs légendes ". Il suggère aussi que soit créé un Institut réunissant des historiens, des scientifiques, des philosophes pour faire la clarté sur la réalité historique, car les gens fatigués de tous les fantasmes ont besoin de recommencer une vie dans la vérité ".

Il est temps de passer à l'avenir, dit aussi V. Stevanovic, se déclarant " tout à fait d'accord " avec la thèse de Kadaré sur la nécessité " d'européaniser les Balkans " (1) " L'Europe n'aura pas de succès sans les Balkans ". Les pays, une fois démilitarisés, devraient d'abord collaborer entre eux avant d'entrer dans l'Europe. Pour ce qui est de la Yougoslavie, elle a souffert du centralisme qu'a imposé Milosevic dans toutes les régions où vivent des Serbes. Il faut faire de la Serbie, " mon Etat ", un " Etat polycentrique ", c'est-à-dire fait de régions autonomes, avec beaucoup plus d'autonomie encore, l'Etat central ne conservant que les fonctions essentielles nécessaires ". " Je pense, dit-il, que l'Europe prend pour elle aussi ce même chemin ".
(1) Le Monde, 19 juin 1999

 

Jacques RUPNIK Minorités, majorités : Ce qui est en jeu, c'est la nature de l'Etat

Je crains que le dialogue que nous venons d'entendre soit plus facile à Paris que dans les Balkans proprement dit. S'agissant du problème des minorités nationales, je ne ferai qu'évoquer quelques pistes, en partant d'un constat : ce que nous gérons au Kosovo est un double héritage, suscitant un double problème :

- l'héritage de la dissolution de l'Empire ottoman, c'est-à-dire la façon dont, au début du siècle, dans les Balkans, les frontières ont été dessinées entre les nouveaux Etats en gestation et la conférence de Londres qui a attribué le Kosovo à la Yougoslavie.
- l'héritage de la décomposition du communisme yougoslave, c'est-à-dire le phénomène Milosevic et la façon dont ce dernier a instrumentalisé le nationalisme pour perpétuer sa dictature.

En gros, les Occidentaux souhaitaient apporter une réponse au second problème, les Albanais du Kosovo souhaitaient apporter une réponse au premier : rectifier ce qui avait été, de leur point de vue, mal engagé au début du siècle. Milosevic ne souhaitait traiter ni l'un ni l'autre. C'est ce double héritage et ces trois différentes perspectives qui expliquent, en partie, les réponses contradictoires qui ont été apportées. Pour les uns il s'agissait d'un problème de minorité nationale. Du point de vue des Serbes, il y a la Yougoslavie et il y a une minorité nationale au Kosovo. Les Albanais considèrent le Kosovo comme une région à part entière qui, de leur point de vue, devait avoir non seulement une autonomie mais au sein de la Yougoslavie un statut de République et au sein de cette région du Kosovo, les Albanais ne sont nullement une minorité nationale, mais sont aujourd'hui près de 90% de la population. Ainsi la question de la minorité ou de la majorité n'est pas la même si on la voit du point de vue serbe ou du point de vue albanais.
Si on veut élargir le regard aux Balkans, nous sommes passés par trois phases successives :

1) Nous avons eu d'abord des empires, l'Empire ottoman et l'Empire des Habsbourg qui étaient vraiment des empires multinationaux où l'existence d'un Etat supranational assurait une certaine cogestion des rapports des communautés.
2) Deuxième phase : la création d'Etats-nation qui n'en étaient pas. La plupart des Etats créés dans la région avaient, en gros, un tiers de leur population composé de minorités nationales, c'est l'un des objets de leurs conflits ultérieurs.

3) Des frontières peu légitimes

Nous serions entrés dans une troisième phase de constitution d'Etats homogènes, avec la décomposition de la Yougoslavie et, sur ses débris, la constitution d'une grande Croatie, d'une Serbie restreinte, et qui sait, demain, d'une grande Albanie ou une confédération albanaise. Au cœur de ce processus, il y a la question des minorités, la question des frontières. Les frontières qui, dans cette partie de l'Europe, sont des frontières récentes considérées comme peu légitimes, changeantes. Entre le Congrès de Berlin, en 1978, jusqu'aux récentes frontières constituées dans l'ex-Yougoslavie, il y a eu des changements multiples.

De ce caractère contesté des frontières naît toute la problématique des minorités nationales sous un jour très particulier. Soudain ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement l'existence d'une minorité, de ses droits et de sa langue, c'est la légitimité et la cohésion de l'Etat, la minorité étant considérée comme étant potentiellement non loyale vis-à-vis de l'Etat constitué et c'est d'ailleurs ce qui s'est passé sur les débris de l'ex-Yougoslavie. Les textes des constitutions des nouveaux Etats commencent toujours comme celle de la Croatie : " Ceci est la constitution de l'Etat croate et de la Nation croate et des minorités vivant sur le territoire de la Croatie, et on les énumère ensuite... Pour l'Etat macédonien, il en est de même.

Dans cette définition de l'Etat, nous avons déjà le cœur du problème : la minorité d'emblée se considère dans ce contexte comme citoyen de seconde classe et, inversement, elle est considérée par l'ethnie majoritaire comme une " cinquième colonne " potentielle. Il y a là un système de défiance réciproque, la minorité réclamant un statut de nation constitutionnelle, et non pas seulement des droits culturels, ou, si elle se sent menacée, elle invoque la protection de la Mère-patrie. L'approche du problème peut se résumer dans le propos du fils du Président macédonien : " Pourquoi serais-je une minorité dans ton Etat quand tu peux être une minorité dans le mien ".
Ce n'est pas la taille de l'Etat qui fait difficulté, comme on le pense quelquefois, en évoquant la balkanisation créant des petits Etats qui ne seraient pas viables. La question n'est pas la taille de l'Etat, mais la nature de l'Etat. S'agit-il d'un Etat ouvert, démocratique, propice à la coopération régionale et à l'intégration européenne, ou est-ce une ethnocratie fermée qui est une entrave à la coexistence avec ses voisins ?

Le dilemme des Balkans d'aujourd'hui pourrait-être formulé ainsi : ou bien les Etats de la région combinent une conception ethnique de la Nation, pour des raisons historiques et une conception jacobine de l'Etat, y compris les nouveaux Etats comme la Croatie. Je plaide pour un minimum de cohérence : si vous avez une conception ethnolinguistique de la Nation, il faudrait une conception décentralisée, voire fédérale de l'Etat ; ou inversement, si vous avez une conception jacobine de l'Etat, il faudrait une conception citoyenne de la Nation. Mais avoir une conception ethnique de la Nation et une conception jacobine de l'Etat, c'est la recette pour le désastre et le conflit, c'est le paysage yougoslave avec des degrés d'intensité divers.

 

Dominique MOÏSI De nouvelles relations Europe-Etats-Unis

Trois points sont mis en évidence par Dominique Moïsi : dans la relation entre l'Europe et les USA, la communauté de valeur a été réaffirmée ; mais l'inégaité de leurs moyens respectifs a été également démontrée, de manière éclatante. Enfin le problème de la Russie a été non pas résolu, mais il est traité de manière moins négative qu'on aurait pu le penser : nous avons gagné la guerre, sans perdre la Russie.

L'orateur, directeur adjoint de l'Ifri, cite une formule de Lord Ismay, le premier secrétaire général de l'OTAN, qui avait défini en 1952 les trois fonctions de l'Alliance atlantique : " To keep the Américains, in, the Germans, down, and the Soviets, out ". Essayons de l'appliquer aujourd'hui aux tâches de l'OTAN par rapport au Kosovo : " To bring the réfugiés, back, Milosevic, down and Russians, in ". En fait Milosevic n'est pas encore tout à fait down, et la Russie est passée au bord de l'humiliation et de la tension ; elle a retrouvé, grâce à l'affaire de l'aéroport de Pristina, l'honneur dans le panâche, et, au bout du compte, elle a choisi le camp de l'Occident, ce qui a marqué un tournant dans la perception de Milosevic : il avait perdu. La Russie, en dépit de tout, a choisi son camp, celui des valeurs occidentales.

Dominique Moïsi revient à la notion de " communauté de valeur ". Les Américains ne savaient peut-être pas situer le Kosovo sur une carte, mais comme le disait un dirigeant américain : " Mes parents
ne savent pas où c'est, mais dans l'Europe de 1999, ils ne veulent pas voir des êtres humains forcés dans des trains scellés " et le pouvoir des images a été tel que cette communauté de valeur a été un ciment jusqu'au bout.

L'Europe plus consciente d'elle-même

Nous n'avons pas vraiment gagné la guerre sur le terrain sauf dans les dix derniers jours, mais Milosevic a perdu la guerre des images. Nous savons pourquoi nous sommes intervenus et nous savons que nous avions raison, dit Dominique Moisi.
Au niveau de la relation Europe-USA, deux choses me frappent : l'Europe a une conscience plus grande de ce pourquoi elle doit exister en tant qu'Europe : être européen, ce n'est pas seulement avoir l'euro, posséder un gouvernement fédéral en matière monétaire, mais c'est avoir des valeurs communes. Etre européen, c'est ne pas permettre qu'un homme soit tué sur notre continent, non pas en fonction de ce qu'il fait, mais en fonction de ce qu'il est. Les Russes se sont ralliés à cette définition de l'Europe. En se coupant de Milosevic, ils ont choisi une certaine définition d'eux-mêmes. Cette vision positive doit être tempérée par l'idée suivante : pour être fidèle à nos valeurs, sur notre continent, nous avons besoin des USA. En fait l'Europe n'aurait pas été pleinement l'Europe sans l'OTAN et c'est une perception partiellement douloureuse, car cela montre notre dépendance mais également nos insuffisances.
S'il y avait quelque chose d'immoral dans la guerre menée selon les règles américaines, à savoir qu'il y a des causes qui méritent que l'on tue pour elles, mais non pas que l'on meurt pour elles, cette entrée dans le XXIème siècle est une entrée ambiguë. Cette guerre a été la première guerre locale de notre âge global. Nous sommes entrés dans une guerre post-moderne avec, à la fois le triomphe de la haute technologie et des opérations de guerre internationale selon des règles de police classique.
Aujourd'hui, il y a davantage d'Amérique en Europe, et il y a davantage potentiellement d'Europe en Europe même.

Un précédent exceptionnel

L'Amérique est la superpuissance, la victoire de l'OTAN est avant tout la victoire des USA. Elle a allègrement violé toutes les règles du droit international, en passant sur le corps de l'ONU qui s'était rendu coupable d'impuissance et d'immoralité lors des événements de Sbrevenica. L'Amérique a introduit un concept de souveraineté limitée dans les affaires du monde qui, à certains égard, est un bien : on ne peut plus, sur le continent européen, massacrer ses concitoyens impunément, même à l'abri de ses propres frontières, mais l'Amérique l'a fait de manière pas nécessairement rationnelle.
A la question : le Kosovo est-il un précédent ou une exception ? D. Moïsi répond que le Kosovo est un précédent exceptionnel ! Un précédent, car il introduit des règles du jeu nouvelles dans le droit international. Un précédent exceptionnel, parce qu'on ne trouvera pas toujours un " client idéal " qui soit à la fois aussi évidemment mauvais, aussi évidemment faible car ne disposant pas d'une arme nucléaire de dissuasion.
" Ajoutons-y, le remords de tout ce qu'on n'avait pas fait précédemment à temps dans la région. Le Kosovo a peut-être réveillé nos consciences, il doit demain réveiller nos politiques et nous faire progresser en tant qu'européens. Nous n'en sommes pas là ! "

Stéphane HESSEL Les Nations-Unies réintroduites dans le jeu par l'Europe

Réagissant aux propos de Dominique Moïsi (" l'Amérique est passée sur le corps de l'Onu "), l'ambasseur Stéphane Hessel commence par dédouaner les Nations-Unies, " dont il ne faut pas exagérer l'échec ". Celles-ci, insiste-t-il, ne sont pas une entité qui agirait indépendamment des Etats-membres : elles sont le moyen qu'ont trouvé les grandes puissance et les autres pays de coopérer, " coopération d'autant plus difficile que, parmi ces nations, il en existe une qui préfère n'en faire qu'à sa tête, plutôt que d'appliquer la Charte qu'elle a pourtant signée ".
Les Nations-Unies ont-elles néanmoins été courtcircuitées dans l'affaire du Kosovo ? Stéphane Hessel est nuancé : il y a bien une résolution du Conseil de sécurité, mais ne donnant pas formellement le feu vert pour les frappes. C'est sur ce point que l'Otan est passée outre. " Toutefois les Etats-Unis, sous la pression de l'Europe, ont dû admettre que, pour une résolution définitive de la crise, il était nécessaire d'en passer par le Conseil de sécurité, et de réintroduire la Russie dans le jeu ".
Concernant la dialectique droits de l'homme/droits des peuples évoquée par Jacques Rupnik, Stéphane Hessel insiste sur le fait que, là où les droits de l'homme sont réellement respectés, le problème des minorités ne se pose pas : " Un Etat qui serait véritablement démocratique, c'est-à-dire un Etat où tous les citoyens concourraient à la légitimation des Institutions, serait de fait un Etat où toutes les minorités auraient les mêmes droits ".

Une guerre inacceptable

Revenant sur le rôle joué par les Européens dans le conflit du Kosovo, Stéphane Hessel estime que celui-ci a été plus important qu'on a bien voulu le dire, vu notamment l'effort de l'Europe en faveur " d'un retour à la légitimité du droit international ", et même si " elle a été coiffée au moment décisif par les Etats-Unis ".
Mais surtout, " l'Europe s'est vu imposer par les Etats-Unis une guerre qui n'était pas une guerre européenne, qui n'était même pas une guerre acceptable : une opération de police sans pertes militaires. Cela nous froisse, nous choque, nous fait mal ". Bref, " il nous faut une Europe qui ait sa propre politique, qui puisse se passer éventuellement de l'appui de l'Otan, et en tout cas de l'appui propre des Etats-Unis. "
Mais plus encore, conclut Stéphane Hessel, " il nous faudrait une Onu tenue pour véritablement légitime par tous ses membres, autrement dit capable de traduire dans la réalité du monde de demain ses principes fondateurs : le respect des droits individuels, et celui des peuples à disposer d'eux-mêmes, à condition toutefois que ceux-ci se dotent d'institutions démocratiques ".


Jean-Hervé BRADOL Médecins sans frontières (MSF) : Le sort des déportés

Comprendre le sort des réfugiés, c'est d'abord s'adresser à eux, écouter leur propre récit ; écouter aussi les récits des bourreaux et " nous espérons que nous pourrons entendre de la part de ces derniers d'autres récits que des récits de propagande, mais des faits. Plus tard viendra le point de vue des historiens. "

J.H Bradol présente quelques remarques à partir de l'expérience pratique de Médecins sans frontières. Le mot " réfugiés " me fait bondir, dit-il, car nous n'avons pas vu de réfugiés dans les Balkans alors que des réfugiés nous en voyons dans bien des points de la planète où nous travaillons. Nous avons vu des " déportés ". Nous les avons interrogés sur ce point, en prenant des échantillons, comme on le fait en épidémiologie médicale, représentatifs de la population, aussi bien celle qui était regroupée dans des camps que celle qui était accueillie dans les familles, ceci dans trois pays, l'Albanie, la Macédoine, le Monténégro. A 90%, ces gens ont fait l'objet d'une déportation organisée.

Deuxième remarque : les difficultés de ces personnes n'ont pas commencé avec cette épisode récent. Nous travaillons au Kosovo depuis 1992. Médecins sans frontières a ainsi assisté au développement de la mise en place d'une politique généralisée de discrimination à l'égard de la population albanophone ; plus récemment, depuis un an, au démarrage d'une guerre qui avait déjà déplacé plusieurs centaines de milliers de personnes et fait plusieurs milliers de victimes. Donc, la guerre n'était pas nouvelle pour nous. Médecins sans frontières avait d'ailleurs publié, aux éditions des Mille et une nuits, comme d'autres, un récit que nous avions appelé : Kosovo, la guerre cachée, c'est-à-dire le résumé de récits recueillis en octobre 1998.

J.H Bradol en vient à la façon dont ces personnes ont pu être accueillies à la suite de leur déportation. La première remarque est qu'on a beaucoup mis en scène, pour des raisons de propagande, l'accueil dans des camps par des organismes de secours. On est loin de la réalité. Les conditions réelles par lesquelles l'accueil a été fait d'une manière positive ont été, d'abord, les réactions des Etats, qui ont été difficiles, pour des raisons différentes, dans les trois territoires, Macédoine, Monténégro, Albanie. Assez rapidement ces conditions ont été assouplies. Mais ce ne sont pas les secours de systèmes centralisés qui ont le plus aidé les réfugiés, ce sont principalement les familles. Autre remarque : il n'y a pas de catastrophe sanitaire. Nous n'avons pas vu non plus, a quelques exceptions près, de graves dénutritions.

Ces déplacements n'ont pas été aussi catastrophiques que d'autres déplacements récents de population comme ceux vers qui nous portons nos efforts, en Sierra Leone, au sud de Brazzaville au Congo-Brazzaville où la situation est bien pire.

Compte-rendu de Jacques Guyard, Jean-François Degenne et Michel Cuperly.

Un document complet sera publié ultérieurement réunissant les travaux du colloque du 22 juin et du colloque du 22 septembre " Reconstruire les Balkans " qui se tient à l'Atrium, 6 place Abel Gance à Boulogne (Porte de Saint -Cloud