Club Réalités Internationales du 13 avril 1999


OU VA L'AFRIQUE ?

Exposé de Pierre Messmer, ancien Premier Ministre, déjeuner-débat du Club Réalités Internationales, 13 avril 1999


"L'Afrique sub-saharienne a vécu comme un bloc fermé sur lui-même pendant des millénaires". Ouvert par l'irruption de la civilisation occidentale, il a continué à vivre comme un bloc une fois colonisé. Tout a changé après les bouleversements de la guerre 39-45.

"J'aime l'Afrique, j'y suis sentimentalement attaché". Ainsi s'exprime d'emblée Pierre Messmer, précisant qu'il traitera de l'Afrique sub-saharienne, en règle générale. Et c'est pour regretter le silence qui entoure ce continent sauf s'il s'agit de catastrophes : ainsi a-t-on peu parlé du Rwanda avant le massacre et beaucoup trop après. Le conférencier va donc chercher à réparer un oubli et il le fait à grands traits, d'une manière carrée, sans négliger les nuances prudentes et les interrogations.

Nouveaux Etats : catastrophes et réussites

Aujourd'hui le bloc africain est "massivement" indépendant dans des frontières d'Etats que les colonisateurs ont léguées et sans qu'il soit un instant possible de les modifier ne serait-ce qu'en raison des mélanges ethniques. L'indépendance acquise, les nouveaux Etats doivent faire face à deux problèmes majeurs : l'explosion démographique (+ 2 à 3% l'an) qui, presque partout, absorbe de rares progrès économiques, et d'autre part une instabilité politique chronique qui est un défi au concept même d'Etat : aujourd'hui, en Somalie, au Liberia, en Sierra Leone des bandes organisées mènent le bal, et que peut-on dire de l'ex Zaïre ou de ceux des Etats qui en grand nombre voient se succéder, les prises de pouvoir, les groupes rebelles cherchant à s'assurer la maîtrise des matières premières , de l'eau, des mines, des diamants et corrélativement la maîtrise des armes. Dans ce gâchis, quelques pays prospèrent : si le Congo, miraculeusement riche est dépecé du fait de la convoitise de ses voisins, l'Afrique du Sud, la Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Gabon par exemple, connaissent de très remarquables réussites malgré les périls qui les guettent.

Ainsi l'Afrique du Sud atteint 50% de toute la production sub-saharienne malgré une crise, autant que tous les pays d'Afrique du Nord, Egypte comprise ! Son PIB est le 1/3 de tout le continent africain ; mais que va-t-il se passer après le retrait de N. Mandela ? La Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Gabon sont "gouvernés et administrés". Le premier accumule des records dans les denrées tropicales : cacao, café, huiles ; le Gabon campe sur son pétrole et ses forêts ; le Sénégal est un vieux pays assagi malgré les menaces sur son sud. Ainsi est cette Afrique, témoignant aussi bien d'un indescriptible désordre que d'une maturité enviable. Il faut tenter de comprendre les facteurs sous-jacents de ces situations antithétiques ...

Aujourd'hui et demain : quelles politiques choisir ?

Cette question s'adresse à tous ceux qui de par le monde s'intéressent à l'Afrique : pouvoirs publics ou économiques. Il est clair que trois thèses, trois politiques sont présentes : celles qui tournent autour de l'abandon pur et simple, l'intervention politique ou militaire, l'aide et la coopération ...

1 - Tout abandonner ? L'Ouganda n'a-t-il pas demandé le départ des occidentaux ? Et en Somalie, au Liberia une
fois parties les 200 familles d'origine américaine, il n'y a plus rien à faire ! Les USA ont déclaré "l'Afrique n'a plus d'intérêt stratégique pour nous au sud du Sahara". Le conférencier saisit cette occasion pour dénoncer une politique qui ne dit pas son nom. En fait, il s'agirait de soumettre les Etats aux règles du FMI et de la B.M. (c'est à dire budget équilibré, dettes inférieures à un an de PIB, administration "honnête", etc ...). "Or il faut toute autre chose". Par exemple, privatiser les entreprises et les services publics reviendrait à les livrer au pouvoir économique occidental ! La Côte d'Ivoire illustre cette politique où l'on risque "un retour de manivelle". Devant tant de difficultés du "Trade no aid" de Clinton, la solution de l'abandon de l'Afrique à elle-même est tentante !
2 - L'intervention politique ou militaire ? Si les opérations de sauvetage type Kolwezi, Brazzaville ou Banghi sont admises par la communauté internationale, la chose s'est montrée plus compliquée comme on le sait en Somalie (20 morts), au Congo ex Zaïre ("Kabila, ce voyou, a roulé les Américains dans la farine") ou au Rwanda. La real-politique ne semble pas la meilleure voie pour commercer dans la région. L'intervention a cessé d'être le moyen de guérir l'Afrique de ses maux.
3 - L'aide et la coopération ? : "la seule méthode" ! ... "c'est l'intérêt de tout le monde", elle évite l'afflux de pauvres hères sur le sol national ; ni le Gabon ni la Côte d'Ivoire ne nous menacent à cet égard. Le conférencier estime que l'aide française en matière économique et sociale serait la meilleure alliée de la francophonie, et il se prend à espérer de "2 à 300 millions d'Africains parlant bien le français", tandis que portugais et espagnol sont en débandade et que le Nigeria, le plus grand des Etats anglophones, vient de proclamer le français langue nationale ... Cette coopération suppose la volonté des Africains de prendre en charge leur propre destin, qu'ils se départissent de la neutralité de colonisés et qu'ils s'ouvrent vers l'extérieur en exploitant au mieux l'afflux des capitaux. Le conférencier réaffirme son hostilité à l'égard des règles tatillonnes "et hypocrites" du FMI comme de certaines dispositions rigides de Maastricht (lien fixe euro-franc CFA). Il souhaite une forte coopération entre l'Afrique, l'Europe et surtout la France où chacun trouvera son compte. Ce voeu s'adresse notamment à l'Afrique du Sud alors que l'ambition de ce grand pays semble en perte de vitesse ; ainsi, son rôle a été inexistant dans la crise congolaise. Les capitaux US sont certes les bienvenus s'ils s'affranchissent des visées impérialistes qui leurs sont coutumiers ...

Nombreuses questions, réponses incertaines

Faut-il annuler la dette ? Oui, puisqu'"ils ne la rembourseront jamais". Faut-il lancer les ONG ou la Croix rouge sur les zones de conflits ? Non car les "humanitaires" se font piller et encouragent malgré eux le commerce des armes. Oui, s'ils acceptent un contrôle strict et quasi militaire de leurs fonds, contraire à leurs habitudes .. D'autres questions n'ont pas été abordées : le rôle des structures familiales ou claniques alors que l'Etat est absent, la sécurité des personnes et des biens, les grandes pandémies : malaria, sida ... L'Afrique, affirme le conférencier, est d'une vitalité indestructible ; la vitalité certes, mais qu'en est-il de la culture et de la société ?

Notes d'Henri Douard