Voyage au Yémen du 19 au 29 juin 1998



CONTRASTES ET INCERTITUDES DU YEMEN


Neuf jours au Yémen : on ne saurait prétendre, au terme d'un aussi bref séjour connaître en profondeur le pays ; mais au fil des visites et des entretiens, différentes facettes de la réalité yéménite se sont progressivement dévoilées.

Le potentiel touristique.

Qu'on se figure une France située à la latitude du Sénégal ou du Vietnam, dotée d'un massif central qui culmine à plus de 3000 mètres, baignée de deux mers parmi les plus chaudes du monde, étageant, entre les oasis de l'Hadramaout et les belvédères du Djebel Haraz, les paysages les plus somptueux. Partout où il nous fut donné de rayonner depuis Sanaa, nous avons pu admirer les témoignages du génie de l'homme dans l'aménagement de la nature : terrasses agricoles dégringolant des pentes ; villages de pierre accrochés aux falaises ou couronnant des pitons; citernes et canaux destinés à tirer un parti maximum de l'eau nourricière...
Le trait le plus étonnant et sans doute le plus admirable est d'ordre architectural. De Sanaa à Taëz, en passant par Manakha, Jibla et le moindre village, nous ne nous sommes pas lassés de contempler ces maisons-tours de cinq ou six étages, aux fenêtres ourlées de blanc dans la capitale ou parées de frises de pierres brutes, comme à Thulla ou à Kawkaban.

Le poids des traditions.

Celles-ci ne rivent pas seulement les hommes et les femmes à la terre. Elle les confine aussi dans un rite étrange : la mastication du qat. Des avantages et des inconvénients de cette pratique pour la santé des individus, la productivité du travail, la négociation des affaires, la prospérité de certains particuliers ou de l'Etat (qui prend 10% sur les ventes), on peut discuter à l'infini. La persistance des traditions se manifeste encore dans des domaines comme le vêtement, la musique et les danses, la cuisine locale...Par ailleurs, si l'on s'en tient aux apparences - le voile, les corvées domestiques, la polygamie, le statut juridique - la subordination des femmes est totale. En fait, beaucoup d'entre elles ont un emploi salarié, de plus en plus poursuivent leurs études supérieures, quelques-unes accèdent à des postes de responsabilité.

La toute-puissance de la religion.

Le Yémen est un pays islamique régi par la charia.Personne ne vous le rappelle avec plus d'éloquence que le muezzin lançant, peu avant quatre heures du matin, le premier appel à la prière, amplifié par une puissante sonorisation. Pour le cadi Ahmad Mohamad Chaobar, qui nous a reçus à son domicile, le Coran reste effectivement l'unique référence acceptable. Sa seule inquiétude concerne les progrès de la technique et leur influence "pernicieuse" sur les jeunes. Installé dans ses certitudes, le cadi rejette comme "inutile" le dialogue avec les autres religions ou philosophies. Par contre, il se dit favorable à la tolérance, conformément à l'attitude des imans d'autrefois qui ont toujours respecté et protégé la minorité juive au Yémen.

Les contrastes économiques.

Le "développement" n'a que peu touché ce pays. Les méthodes et des outils agricoles, l'environnement de travail des artisans du souk, la vétusté des moyens de transport, le chômage et le sous-emploi partout visibles, le nombre d'enfants pieds nus, la mendicité très présente sont autant de signes de pauvreté. Cette pauvreté 'est pourtant pas la misère. La plupart des enfants sont bien nourris et cela se voit .
La croissance du PNB, bien que ralentie ces deux dernières années, avoisine 4% l'an. Sanaa donne l'impression d'une métropole en plein essor, avec de multiples chantiers. Mais l'économie yéménite reste très vulnérable. Le pétrole et le gaz représentent plus de 50% des ressources nationales et du fait de la baisse des cours, le budget 1998 a dû être révisé à la baisse. Le retour massif des travailleurs émigrés, en 1991, a provoqué un véritable séisme. Enfin, nous avons pu visiter, près de Taëz, quelques unités de production de l'empire agro-alimentaire Hayel Saeed. On peut difficilement imaginer un contraste plus total entre la propreté, l'organisation, l'efficacité de ces usines et l'environnement général des activités au Yémen.

La fragilité politique.

Plus que l'éventail des choix politiques, c'est la carte tribale du pays que reflète le parlement élu en 1997 et dans lequel le parti du Président Ali Abdallah Saleh se taille la part du lion: 224 sièges sur 301. Les cheikhs ou chefs de tribus demeurent, en effet, les véritables patrons de régions entières dans lesquelles ils représentent à la fois la loi, la justice, et le pouvoir économique. L'autorité de l'Etat, jusque dans son bras armé lui-même, se heurte aux intérêts et au bon vouloir de ces potentats locaux, qui font souvent payer cher un semblant d'obéissance. Malgré son apparente solidité, le pouvoir du Président ne doit donc pas faire illusion.

Un ajustement difficile.

En 1995, la dette extérieure du Yémen dépassait 9 milliards de dollars, soit bien plus que son PNB et le Yémen a dû en passer par la mise en place d'un programme d'ajustement structurel en cours d'exécution, programme sévère d'assainissement suscitant des troubles sociaux.

Ambassadeur de France à Sanaa, André Janier a porté devant nous un regard positif sur "les efforts de stabilisation, de réunification, de développement éonomique et social" de ces dernières années. Selon lui, la mise en oeuvre du plan de réformes "se passe bien compte tenu de conditions particulièrement difficiles" Les relations avec la France sont "exemplaires " sur le plan politique mais les hommes d'affaires devraient mieux saisir les opportunités qu'offre ce pays. Entre les compagnies opérant sur les champs pétrolifères (dont Total) et les experts des nombreuses organisations internationales à pied d'oeuvre à Sanaa, le Yémen peut-il échapper à la spirale de la mondialisation tout en sauvegardant les richesses d'une civilisation millénaire ? L'islam, enfin, qui pèse encore si lourdement sur la société yéménite, est-il prêt à relever le défi du 21è siècle et à agir comme une force de progrès plutôt que comme un frein à toute évolution ? Autant de questions ouvertes.

Michel Fromont, Journaliste