Voyage en Libye du 20 au 30 avril 1998



CE QUI NOUS A FRAPPE EN LIBYE

Le système.

Il nous a semblé que le système libyen tel qu'il fonctionne se démarque à la fois de l'individualisme qui prévaut en Occident et des totalitarismes d'inspiration marxiste. Avec ses références explicites au socialisme, à la religion et à la coutume (expression de la liberté naturelle des peuples), c'est bien évidemment le contraire de l'individualisme (dont nous connaissons les excès et les effets pervers en Occident), ce n'est pas non plus un totalitarisme (dont nous connaissons hélas les conséquences dramatiques du fait de l'Allemagne nazie ou de la Russie soviétique). Apparemment, il n'y a en Libye ni goulag, ni camp de concentration, il n'y a pas non plus d'extermination d'une partie de la population. Alors qu'il n'y a pas de dogme rigide, on trouve un refus explicite de tout moyen violent pour imposer les idées officielles.

Le régime.

Est-il policier ? Rien ne permet de l'affirmer, c'est cependant possible, mais si c'est vrai, cette police serait particulièrement discrète ce qui ne l'empêche pas d'être efficace. Quoiqu'il en soit, la Libye apparaît comme un pays ouvert et accueillant, pour tous les étrangers et particulièrement les citoyens des autres pays arabes. Tous les "arabes" qui le désirent peuvent théoriquement devenir automatiquement citoyens libyens.

L'influence française.

La France est bien connue en Libye, nombreux sont les ouvrages en français dans la grande bibliothèque du Centre International "for the green bank studies and research socialist people's Libyan". Plusieurs de nosinterlocuteurs ont fait référence aux principes de la Grande Révolution Française. Ces principes sont évoqués dans "Escapade en enfer ..." au chapitre "le communisme est-il mort ?" Le Colonel Kadhafi se référant à la Terreur, aux tribunaux révolutionnaires, à Marat, Danton et Robespierre, croit pouvoir écrire que la Révolution russe n'a rien apporté de neuf après la Révolution française en positif ou en négatif. En quelque sorte, les Russes sont accusés d'avoir copié les Français.

L'héritage de Gamal Abdel Nasser. Il est fréquemment invoqué et il semble que Kadhafi ait considéré très tôt Nasser, auteur de la révolution du 23 juillet 1952, comme son modèle. Il est possible que la réciproque soit vraie et que Nasser ait vu en Khadafi son héritier et futur successeur. Encore faut-il définir le contenu de cet héritage : thème du renversement d'une monarchie corrompue et à bout de souffle par de jeunes officiers patriotes, thème de l'unité arabe contre les anciens colonisateurs et contre le sionisme, thème d'un islam modéré, voire réformateur, en tous cas lutte contre les extrémistes et les intégristes de l'Islam tels les Frères Musulmans, sans aucun doute. Peut-on dire, en revanche, que la Jamahiryia était contenue dans l'héritage nassérien? On peut en douter, il semble bien qu'il s'agisse d'un apport original de Khadafi.

L'éducation.

Dans ce domaine, les principes du Livre vert sont incontestablement mis en oeuvre. Partout où nous sommes passés, et notamment à Ghadamès, nous avons vu des enfants très nombreux sur le chemin de l'école, des filles plus nombreuses que les garçons.

La manne pétrolière et la mise au travail des Libyens.

Point commun avec d'autres pays arabes et musulmans (nous pensons particulièrement aux Emirats) il existe aussi en Libye une importante manne pétrolière qui fait que ce pays est (en dollars par habitant) l'un des plus riches d'Afrique. Elément très positif, contrairement à ce qui se passe ailleurs, cette manne n'est pas réservée à quelques uns : le projet de la Grande Rivière concerne le peuple libyen tout entier, des logements sociaux sont construits à profusion (exemple de Ghadamès où l'ensemble des habitants de la Médina ont été relogés très convenablement, ce qui permettra la réhabilitation de cette Médina).

Ceci étant dit, lorsqu'on apprend qu'il y a en Libye (pour une population totale de 4,5 millions d'habitants et une population active d'1,5 millions) un pourcentage d'étrangers supérieur à 50% de la population active, lorsqu'on constate que l'encadrement hôtelier est quasi-exclusivement entre les mains de Marocains (d'ailleurs très efficaces), l'on peut s'interroger sur la réalité de la mise au travail des Libyens.

La situation économique et sociale.

"La nationalisation à 51% des sociétés pétrolières, celle du logement, l'autogestion dans les entreprises sont des mesures cosmétiques, dans la mesure où elles donnent une apparence socialiste à une réalité économique et sociale basée sur le principe du pouvoir personnel. Mais on peut dire que l'Etat socialiste remplit plutôt bien son rôle de redistributeur de la richesse nationale au profit du peuple, la plupart des villes offrent aux visiteurs l'image flatteuse de rues bien éclairées et propres. Ceci dit, il existe et continuera d'exister un clientélisme, système hérité de la société tribale, qui a encore de beaux jours devant lui".

Sur la Libye musulmane (pas islamiste).

Le colonel Kadhafi est un homme pieux, il invoque fréquemment le Coran et la protection d'Allah, l'Islam reste sa référence morale et juridique, ... mais il se réserve le droit d'interpréter le Coran. Guy Georgy rappelle que Kadhafi déteste les intégristes, les Frères Musulmans que Nasser a toujours combattus et les dénonce comme rétrogrades et fanatiques.

"Entre eux et moi, il n'y a que des différences capitales : eux ne croient pas au socialisme, tandis que moi, j'ai la conviction que le socialisme tel que je le présente dans le "Livre vert" est la solution de tous nos problèmes de société. Ils n'attachent pas d'importance à l'exploitation de l'homme par l'homme, alors que moi, je veux la combattre en priorité. Eux tolèrent la polygamie et s'opposent à l'émancipation de la femme, moi, j'encourage nos soeurs à se libérer et je suis pour la monogamie. Ils veulent utiliser le djihad contre les chrétiens et mener je ne sais quelle croisade contre l'Europe, moi pas, parce que c'est ridicule (...) je me méfie également de l'esprit religieux car j'ai remarqué que, lorsqu'un pays est entre les mains d'une seule religion, les minorités sont toujours accablées".

Notes de J. Bourdillon