DEJEUNER-DEBAT du 18 juin 1998


L'ADAPTATION DE L'ENA AU MONDE DU XXIè SIECLE

Exposé de Raymond-François Le Bris, Directeur de l'Ecole Nationale d'Administration

L'Ena, fleuron de l'administration française

Il n'est pas question d'exposer dans son ensemble les caractéristiques d'un établissement excellemment décrit dans les brochures de l'Ecole et de nombreux ouvrages. Nous resterons dans les limites de la conférence de son Directeur, Raymond-François Le Bris, qui se cantonne à juste raison, dans quelques traits essentiels. D'autre part, l'Ena est connue d'un large public, à l'instar des grandes écoles nationales et bien que plus jeune que ces dernières (fondée en 1945 pour remédier à certains défauts de l'administration) elle est devenue doublement célèbre, par l'excellence de la formation qui y est dispensée et par les polémiques dont elle n'est d'ailleurs que partiellement responsable (celles-ci s'adressent tout aussi bien à la grande administration). 100 élèves français y entrent chaque année auxquels s'ajoutent quelque 40 étrangers pour une scolarité (rétribuée) de 27 mois dont 15 de "scolarité" et 12 de stages, donnée par 400 intervenants. Cette scolarité se déroule à Paris pour ce qui concerne les grands problèmes de l'Etat (finance; diplomatie, administration) et à Strasbourg pour les thèmes d'administration territoriale et à Luxembourg pour les questions européennes.

Les stages se partagent entre les préfectures et l'administration territoriale française en étrangère, en Ambassade ou dans les bureaux des affaires européennes. 20% des élèves choisissent leur stage dans des P.M.E à vocation exportatrice. On mentionnera aussi un stage court de 9 mois aux fins d'une formation accélérée pour des élèves étrangers de divers pays. Les élèves du cycle normal proviennent d'un concours sévère (1 sur 10 à 1 sur 15 de "taux de sélectivité"). 10% proviennent de cadres du privé de moins de 40 ans, mais la grande majorité vient par moitié du creuset étudiant et pour l'autre moitié d'agents de l'Etat en activité.

Ainsi va se trouver formée et perfectionnée l'élite de la haute administration qui, aujourd'hui, représente un corps d'environ 4200 anciens élèves en activité. On peut considérer comme atteint le but fixé par le législateur, et singulièrement le Ministre de la fonction publique, puisque 75% des effectifs - une large majorité - travaillent dans "les ministères, les juridictions administratives et financières, les inspections et les services déconcentrés", 5% dans d'autres organismes publics. 20% ont quitté les services de l'Etat : c'est pour entrer dans une entreprise publique pour 200 d'entre eux alors que 600 énarques - 14% - exercent aujourd'hui dans une entreprise privée, le célèbre "pantouflage", l'Etat leur ayant fait cadeau du coût de leurs études.

Un vent de réformes

Le conférencier n'a cessé de rappeler les réformes qui, sous son autorité, ont été entreprises et de dénoncer l'injustice fondée sur l'ignorance des faits. La localisation à Strasbourg décidée par le gouvernement Cresson ? Il complique beaucoup la vie à tout le monde mais "je ne juge pas... c'est irréversible". Il faut l'évaluer à l 'aune de la réforme plus vaste de l'Etat et "la manière de gérer la fonction publique de ce pays" (Valse hésitation devant la décentralisation-déconcentration). Sur d'autres plans tels que l'ouverture à l'Europe et à l'étranger dans le contenu des programmes (méthodologie d'évaluation et de comparaison inter-nationale) ou encore le brassage d'élèves de tous horizons (40% rappelons le, sont étrangers) les missions en Ambassade ou administration étrangères, et européennes, l'apprentissage poussé de l'anglais et l'amorce d'une pratique identique d'une seconde langue etc... la démarche est novatrice.

Critiques et insatisfactions

Monsieur Le Bris admet fondées les critiques sur l'origine élitiste des élèves et l'organisation de la scolarité, sur le "scandale du pantouflage" ou l'insuffisante détection des "qualité de caractère" chez les fonctionnaires, ou encore l'arrogance de certains fraîchement émoulus dans leurs services ; le système de choix - selon le classement - dans les "corps" fondé sur l'avantage statutaire et pécuniaire (l'Etat qui maintient de fortes disparités entre ses administrations est le premier responsable) ou encore "le retour dans le corps d'origine".

On ne peut revenir en détail sur ces questions mais quelques faits sont à souligner. On apprend ainsi que 65% des élèves sont issus des cadres alors que les enfants d'ouvriers et d'agriculteurs sont quasiment absents, que les candidats sont, à plus de 50% de la région parisienne etc.. Sur ces points, des décisions politiques vont être prises". L'enseignement, trop académique ne comporte pas moins de 15 épreuves de classement, "les élèves sont tendus vers ces épreuves... Il faut des cadres de conception et de conviction, et non des élèves brillants mais sans pensée personnelle". A cet égard, les candidats sont désormais interrogés par un jury comportant des représentants de l'industrie et du privé et sous la présidence d'une "personnalité" (Marceau Long, Tabani, Badinter), avec l'aide d' une "épreuve de motivation et personnalité".

L'auditoire, largement sensible à la volonté de réforme du Directeur de l'Ecole a confirmé, par de vives critiques et parfois une certaine agressivité les attentes et les insatisfaction à l'égard du monde trop élitiste et théorique donné par l'Ena aux élèves qui en sont issus. "Notre rôle n'est pas de former des chefs d'entreprise ! Il faudra désormais " huit années d'expérience professionnelle avant d'entrer dans un cabinet ministériel". En fait, c'est le lourd contentieux des responsables économiques à l'égard des lourdeurs administratives qui se manifeste sans doute, avec en arrière plan l'anathème de Michel Crozier : "Essai sur l'impuissance des élites à se réformer", dont l'ouvrage figure obligeamment à la bibliothèque de l'Ena, dans la brochure d'information sur l'Ecole.


Notes d'Henri Douard, non revues par le Conférencier