DEJEUNER-DEBAT du 3 juin 1998



QUE FAIRE EN ASIE ? La stratégie de Suez-Lyonaise des eaux
Un exposé de Jérôme Monod, président du Conseil de surveillance du Groupe Suez-Lyonnaise des Eaux


Un an après le début de l'explosion de la crise, le paysage en Asie est contrasté. Le Japon et l'Indonésie présentent des dangers pour l'économie mondiale. Philippines, Malaisie, Thaïlande sont menacées par leur situation propre et leur environnement. Vietnam et Cambodge restent à l'écart, car encore trop peu ouverts. Chine avec Hong-Kong et Taïwan sont mieux contrôlés.

Stratégie à long terme

Alors que faire en Asie ? Face à ce paysage contrasté, Jérôme Monod l'affirme avec sérénité : "Nous envisageons l'avenir avec confiance !". Nous, c'est-à-dire le groupe Suez-Lyonnaise des Eaux (SLE). Sa stratégie ? "Il faut négocier avec beaucoup de constance, de prudence, de fermeté dans les temps qui viennent pour préserver et gérer les contrats, trouver les financements, ne pas s'engager de façon excessive, maintenir absolument une politique de présence et de développement. Nos métiers sont sur des marchés d'avenir. Nous ne devons pas hésiter à nous engager pour 20, 30 ans, dans le cadre de contrats de gestion déléguée ou de concessions. Dans certains cas, il ne faut pas hésiter à acheter lorsque des opportunités se présentent, à prendre des participations. L'investissement étranger peut aider l'économie de ces pays à repartir".

J. Monod en est convaincu : "L'Asie, Chine comprise, est l'un des grands champs d'action du Groupe pour les vingt ans qui viennent : cette région représentera une part très importante de notre chiffre d'affaires à l'étranger, le quel passera alors de 60% à 80%".
Actuellement, les quatre métiers centraux du Groupe, génèrent des chiffres d'affaires encore limités : 5,1 milliards de francs dans l'eau (Chine comprise) ; 4,5 milliards dans la construction et les travaux (ponts, barrages ...) ; 2,5 milliards dans l'énergie et 1 milliard dans la propreté, soit 2% seulement du chiffre d'affaires du Groupe et 2% des actifs. Mais dans les 5 à 8 ans qui viennent un quart sinon un tiers de notre activité à l'étranger se fera dans cette partie du monde.

L'enracinement est un atout. Suez et Lyonnaise des Eaux, qui ont fusionné en juin 1997, ont apporté, chacun pour son compte, une expérience, une implantation, des réseaux qui donnent au Groupe sa capacité d'action. L'ancienne Compagnie de Suez était engagée là-bas depuis très longtemps par la Banque Indosuez, l'Union minière et autres sociétés. La Lyonnaise des Eaux l'était, avant 1980, en Chine dans le domaine des eaux par Degrémont et Sita et par d'autres sociétés et, après 1981, par la Lyonnaise en tant que telle, via Macao et Hong-Kong, en divers pays d'Asie. Pour notre Groupe, martèle J. Monod, "il y a une nécessité évidente et absolue d'être présent dans cette partie du monde et de façon continue".

Approche respectueuse

Comment approcher les pays asiatiques ? L'expérience et la philosophie du Groupe sont particulièrement intéressantes à relever. La démarche exposée par Jérôme Monod rejoint, à certains égards, les intuitions d'Alerte aux réalités internationales. "Il faut apprendre la géographie, la sociologie, l'histoire des pays où l'on travaille, dit-il. C'est la raison pour laquelle nous faisons des voyages très fréquents dans ces pays, non seulement pour entretenir des relations avec nos partenaires, mais pour respecter ces pays. Nous avons des hommes qui y ont passé beaucoup de temps. J'y vais moi-même très souvent, avec beaucoup de collaborateurs". Il faut y avoir une attitude personnelle que Jérôme Monod n'hésite pas à qualifier "d'émotionnelle" mais aussi "entrepreneuriale" pour savoir ce qu'on peut y faire raisonnablement. Ce qui n'exclut pas que l'on peut y faire malgré tout des erreurs. Cela passe aussi par des actions de mécénat, comme au Cambodge, avec un soutien, via la Fondation SLE, à la scolarisation primaire et à la formation.

"Tout ce qui est à nous est à vous !"

Comment opérer en Asie ? Une bonne connaissance, une bonne reconnaissance aussi, par les entreprises et les pouvoirs publics de ces pays passent par le développement de réseaux de relations. Des points de contacts ? Le Club des industriels franco-japonais, par exemple, ou le Club des chefs d'entreprises franco-thaïs. Il faut aussi se créer des instruments, des partenariats financiers. Des relations constantes sont établies avec des grands organismes internationaux (SFI, Banque Mondiale, Banque asiatique de développement, BEI). Des partenariats, "solides et fidèles" sont constitués avec des groupes locaux, à 50/50, dans des opérations longues, ce qui contraint les deux partenaires à s'entendre. Pour créer de tels partenariats, SLE a créé un fonds d'investissement spécifique dans lequel interviennent des fonds de pension de divers pays.

"Nous n'avons jamais voulu faire reposer notre stratégie dans cette partie du monde sur un seul pays et notamment sur le plus puissant qu'est le Japon". A ces réseaux financiers s'ajoutent encore des réseaux de recherche ouverts : "Tout ce qui est à nous est à vous !" On ne peut durablement se développer dans un pays, souligne J. Monod, que si l'on y apporte de la technologie, apports reconnus et partagés. De tels centres, hors les murs et connectés par intranet, existent déjà, d'autres seront constitués en Inde, en Chine. Il faut enfin mettre sur pied des centres de formation locaux, en lien avec l'université pour que se partage la culture du Groupe, laquelle se transforme d'ailleurs en s'internationalisant.

Sur les perspectives en Asie, J. Monod reste optimiste. Il l'a dit aussi à la revue L'Asie Magazine (1) : "ceux de ces pays qui sauront effectuer les réformes nécessaires, connaîtront une croissance forte d'ici peut-être deux ans". L'avenir passe aussi par le respect d'une déontologie professionnelle : "Pour les chefs d'entreprises modernes, l'éthique doit être une préoccupation aussi grande que le rating qui leur est attribué". La concurrence est partout et elle continuera à s'aviver, "il n'y a plus d'espace tranquille dans le monde".

Notes de Michel Cuperly