DEJEUNER-DEBAT du 27 mai 1998



L'ALGERIE
Exposé de Claude CHEYSSON, Ancien ministre,.


"Je n'aime pas parler de l'Algérie". Ainsi s'exprime le conférencier tout au début de son exposé pour tenter de rendre compte de l'inexprimable algérien, la vie et la mort mélées, la prospérité et la détresse, la haine et l'espoir qu'il s'agisse de la société, de l'économie courante, de la religion, de la France, ; antithèses dramatiques et confuses, et un gouvernement pétrifié. "L'avenir est singulièrement sombre".

L'Algérie qui travaille

"J'y suis allé, le pays est calme, le trafic intense dans les grands axes, les conversations sont faciles - souvent en français". Au sud, le caractère paisible est frappant, au nord on ressent une impression de résignation. La situation économique ? Elle est bonne d'un point de vue macro ; les ressources en hydrocarbure sont bien exploitées, intégrées : "j'ai eu l'occasion de connaître mieux que beaucoup d'autres les autorités algériennes ... et j'ai vécu parmi les responsables en symbiose". L'inflation est basse, le budget en équilibre, la balance des comptes excédentaire de sorte que le FMI considère l'Algérie comme un pays modèle de son point de vue ...

l'Algérie et ses morts

Que sait-on des responsabilités dans les massacres qui font la une des journaux ? "On a renoncé à la thèse selon laquelle le gouvernement serait auteur des attentats, elle est indéfendable". On sait de façon certaine qu'il faut imputer les crimes à des fanatiques regroupés dans le G.I.A. Sans doute, y a-t-il aussi du banditisme. Le plus atroce semble venir d'une réponse de village à village, d'actes de vengeance. La répression des autorités est sanglante, brutale, maladroite. On estime à 180 000 les troupes et gendarmes affrontés à quelque 5 ou 6 000 hommes du GIA. La France a échoué avec 450 000 soldats ...

Les dilemmes algériens

La dimension centrale du drame algérien est en quelque sorte une "angoisse identitaire". "Un Marocain est un Marocain, moi je ne sais pas qui je suis, sinon face aux Français !" (citation rapportée par le conférencier). Si Napoléon III avait pressenti dans l'Algérie un grand royaume, l'historien note aussi que ce pays n'a jamais été un Etat, les Turcs y ont mis une administration directe contrairement à ses voisins. Les Français ont tenté d'en faire, par une erreur historique, une colonie de peuplement et veillé à éroder tout ce qui pouvait créer une "personnalité" : culture, langue, droits civiques. De Gaulle à Evian : "c'est miraculeux que nous soyons arrivés à ces accords car cette puissance n'a cessé d'être humiliée, dépouillée, dominée ..." Ils n'avaient ni intellectuels, ni chefs charismatiques et arrivaient à l'indépendance en doutant d'eux-mêmes. Le pouvoir algérien a tenté une arabisation "forcenée" (langues, droit, coutumes) pour arracher la population à ses fantasmes. On a fait venir des professeurs égyptiens en masse dont le dialecte était incompréhensible ! Le statut de la femme, le code de la famille recherchent dans l'islam une identité introuvable.

L'organisation d'élections libres offrait une opportunité intéressante mais, puisqu'on la voulait islamisée, la population a répondu en masse en faveur des islamistes ! Menacé par la démocratie et par les dirigeants islamistes, le pouvoir militaire a réagi comme on sait : assassinats, éloignement de responsables, annulation du scrutin. L'intégrité d'un Mohamed Boudiaf a effrayé certains éléments du FLN, et le Président Zeroual lucide et désireux de faire quelque chose est paralysé par les dilemmes, les contradictions, les enjeux.

Le pouvoir algérien a tenté une issue en matière économique en voulant "faire mieux que le plan de Constantine". L'industrie lourde, d'inspiration marxiste, a réduit d'autant le tissu des PME/PMI, l'artisanat agonise, les cultures vivrières sont si médiocres qu'il faut importer ce dont le pays était largement excédentaire. L'eau fait partout défaut. On a perdu des millions d'emplois, alors que la population connaissait un accroissement phénoménal : 8 millions en 1960, 30 millions aujourd'hui ; le cycle urbanisation, chômage, exclusion des jeunes ajoute ses effets au désastre de la formation issue d'une arabisation approximative, redoutable terreau de mouvements collectifs, fraternels, irrationnels ...

Ce peuple "si courageux pendant la guerre" a perdu ses repères, ses structures et confiance dans ses dirigeants. Sans que soit sous estimée une presse qui a gardé la liberté de ton, le courage de quelques personnalités, et particulièrement les mouvements de femmes avec Saïda Belabilès ou Laila Islaouï dont l'audace politique force le respect.

Le non-dialogue France-Algérie

Le passé s'estompe : qui des 30 millions d'Algériens d'aujourd'hui a connu la période française ? Mais la diaspora est importante, Algériens naturalisés ou résidents, plusieurs millions ! Liens humains, liens commerciaux aussi (2/3 du commerce avec la France). Sur place les habitudes persistent, la langue française résiste mais une susceptibilité exacerbée domine tout dialogue. La personnalité algérienne est faite de cette contradiction d'avoir été français et ne pas le reconnaître.

Dans ce dilemme supplémentaire, les autorités françaises ont coupé les ponts avec arrogance : fermeture des consulats, de centres culturels, suppression du baccalauréat, des vols d'Air France, attente interminable de visas, refus de nouvelles entrées. Doit-on punir tout un peuple à cause de certains terroristes déplorés par les Algériens eux-mêmes ?

Le conférencier dénonce avec véhémence les médias français occupés par les faits divers sanglants au lieu d'informer des réalités et de la politique. Bien au contraire une volonté de dialogue doit se manifester et nul doute que l'Algérie n'y fasse écho. "Si les Algériens ne sont pas débarrassés de la France, les Français ont un arrière goût de l'Algérie". Message d'espoir : il faut continuer à parler de l'Algérie, la Méditerranée délimite un monde commun.


Notes d'Henri Douard