DEJEUNER-DEBAT du 7 avril 1998



LE JAPON FACE AUX DEFIS DU XXIè SIECLE
Exposé de René Servoise, ambassadeur.


"Pays inconnu".. face au "futur inconnu du XXIè siècle", le Japon a, suprême paradoxe, une façon de parader en tête des nations modernes. Les pays étranges sont légion mais gisent au fond des statistiques, tandis que le Japon est devenu immensément riche en s'appropriant, mieux que personne, les processus techniques et économiques, tout en observant un art de vivre qui ne se compare à aucun autre.

Les sources de l'originalité

Les nations ont une panoplie : "espace, population, ressources minières, énergétiques, agricoles". Ce territoire équilibré n'a pas été donné au Japon. Les philosophes ont trouvé la solution : intelligence, éducation seront les atouts dans une période de l'histoire où le sentiment aigu des nouvelles perspectives l'emporte sur tous les autres. Le "pays du soleil levant" inscrit dans l'idéogramme de base se voit décerner la force immanente nécessaire en toute chose et face à l'adversité naturelle : pays montagneux tout en longueur cerné par les eaux, 0,3 % des terres immergées mais 2,5% de la population du monde, pays soumis à des cataclysmes permanents et récurrents où l'homme ressent "un sentiment d'inquiétude permanent, le fouane" et, en parallèle, "le désir permanent de bien faire", et d'agir contre l'erreur ou le défaut possible, et pour dominer un destin contraire.

Isolé, le Japon a joué d'une "continuité historique" extraordinaire (imaginons Rome parvenu jusqu'à nous, de Romulus à nos jours) accompagné par la même dynastie impériale ("c'est la plus ancienne nation du monde !"), tirant un immense orgueil - profond secret - de sa singularité, ressentant avec acuité ce qui est étranger pour le rejeter s'il s'agit de personnes (1% d'étrangers) l'examiner avec circonspection s'il s'agit de choses (importations faibles) et de toute façon, être le premier grâce à un travail incessant.
Le principal système de reproduction sociale est comme partout ailleurs, le "Ministère de l'éducation, de la culture, et des sciences", responsable de tous les manuels scolaires auxquels il donne l'imprimatur. Sous l'influence de l'establishment, c'est-à-dire la maison impériale, les forces traditionalistes, les milliers d'associations particularistes, les grandes entreprises, le Ministère poursuit tranquillement un récit de l'histoire telle qu'elle est censée exister exclusivement pour des Japonais "au grand dam de leurs voisins".

Ainsi en 1966 a été défini "le Japonais idéal" portrait robot du parfait citoyen grâce aux efforts conjugués des maîtres, des professeurs et de la mère de famille. L'axe premier de cet effort de conformité provient, faut-il le rappeler, du "Rescrit impérial sur l'Education" rédigé dans l'angoisse lorsque, vers 1890, le Japon, passé à l'ère Meiji, devait s'ouvrir à l'Occident par la contrainte, document incantatoire sur la morale et la vertu (et interdit à l'affichage après 1945). Sans trop approfondir et appliquant ses critères, l'ONU a attribué au Japon le premier rang pour le "développement humain"! mais, souligne le conférencier, il n'y a pas de leçons à tirer du Japon "sinon des recettes et des méthodes" qui , aux antipodes de l'Occident, pourraient faire réfléchir les pays mieux servis par la nature.

Les attributs de la puissance

Quelque peu bousculé par la crise asiatique et des scandales retentissants, le Japon constatant son retard dans le domaine de la finance, a décidé de le rattraper pour, en 2001 devenir "la troisième place financière du monde". N'y a-t-il pas là bas une épargne de neuf trillions de dollars, 220 milliards de réserves de change, la possession de 350 milliards en bons du Trésor américain ? Ce sont des records qui, joints à d'autres (ponts, tunnels, ports, aéroports, robots etc..) permettent de voir venir et de mettre un peu d'ordre dans un système livré jusqu'ici à l'anarchie. La course à la modernisation convient au Japon qui a comme but premier de "réduire l'incertitude". Les robots, travailleurs admirablement prévisibles, ont pris une place comme nulle part ailleurs (5 fois plus en nombre qu'aux USA, 25 fois plus qu'en France) : et constituent "20% de la population active" !

Loin de se limiter aux opérations les plus fatigantes ou grossières, ils ont étendu leur pouvoir aux plus minutieuses (micro-robotique). Au Japon la robotisation n'engendre pas le chômage qui est inexistant. Pour faire face à la donne moderne on a remplacé le confucianisme (l'apprentissage de la répétition des mêmes choses) par l'instruction qu'exige la prolifération des techniques modernes. Si l'université fait pâle figure à coté des universités américaines, tout est en place pour pallier les manques : cours du soir durs et pénibles, rattrapage en entreprise pour inculquer l'esprit de groupe et remettre au moule les Japonais éventuellement "dé-formés" par un séjour hors du sol natal. L'identité japonaise n'est pas menacée.

Crise morale et incertitudes

La crise de confiance générée comme partout par les évolutions technologiques, les soubresauts politiques, la surpopulation, l'inquiétude climatique etc.. concernent le Japon autant que d'autres. Il s'y ajoute un sursaut spécifique de la jeunesse pour briser le carcan des anciens et obtenir davantage d'expression individuelle. Ce monde dont le système religieux est compliqué n'est pas à l'abri des sectes les plus étranges. La distension des valeurs traditionnelles va de pair avec des revendications inconnues jusqu'alors. Sur le plan international, la diplomatie reste pusillanime, obscure, égocentrique. Les Japonais veulent prendre et donnent peu. Comment vont-ils se comporter dans le grand brassage universel des cultures et des peuples à trop vouloir garder leur identité ? Certes tout n'est pas négatif dans le Japon qui dit "non !" aux valeurs débridées du capitalisme anglo-saxon. A vrai dire, nul ne peut se prononcer aujourd'hui sur le sens de la crise morale de "l'Empire des signes", nul ne sait ce qu'il y a dans la "chrysalide", pour reprendre l'expression du conférencier dont l'opinion est que, dans les changements annoncés, il résistera sans doute mieux que les autres.

Notes d'Henri Douard.