DEJEUNER-DEBAT du 18 mars 1998



L'EVOLUTION DES STRUCTURES FAMILIALES ET DE LA DEMOGRAPHIE EN EUROPE OCCIDENTALE
Exposé d'Evelyne Sullerot


Démographie et famille, c'est le grand chamboulement !

Se trouvent inextricablement mêlées les données collectives et pour ainsi dire statistiques, et les données affectives relatives à la vie de couple : l'amour, la nuptialité, les enfants. Le démographe ou le sociologue est porté à examiner les ensembles, le moraliste, les facteurs individuels. Evelyne Sullerot s'efforce de traiter des uns et des autres, presque simultanément et propose des solutions aux institutions, aux gouvernants, aux personnes privées pour remédier à certains constats alarmants. S'il y a "chamboulement" c'est qu'il vient de se produire en Europe de l'Ouest un changement d'une rapidité stupéfiante : toutes les données relatives à la famille et à la procréation ont totalement changées après la dernière guerre et surtout après les années 60. Il y a peu d'exemple, d'un point de vue ethno-sociologique, d'un tel retournement des moeurs.

1. Le chiffrage des changements : déroute nataliste.

..."Les faits démographiques sont quantifiables et mesurables et je pourrai aisément montrer les corrélations entre, particulièrement, les évolutions du concubinage, du mariage, du divorce etc.. d'une part et, d'autre part, la baisse de la fécondité et l'insuffisance de la natalité dans les quinze pays d'U.E". La fécondité, dans l'immédiat après guerre a été supérieure au taux de 2,1 enfants par femme, seuil du renouvellement des générations. Après 1965, elle oscille entre 1,7 et 1,2 du nord au sud de l'Europe. Le renouvellement n'est plus assuré et la pyramide des âges commence à ressembler partout à une meule de foin.

Nous allons vers l'accroissement du vieillissement (76 millions de personnes de plus de 60 ans aujourd'hui et 103 millions en 2020) et une réduction de la part des jeunes (89 millions de personnes de moins de 20 ans actuellement, 75 millions en 2020). "La première cause de baisse de natalité est le retard apporté à la constitution de la famille" : l'âge moyen pour le premier enfant est autour de 29 ans pour la mère (au lieu de 22-25 ans jusqu'alors). En outre la proportion des couples concubins s'accroît et persiste (France : 50% des couples sont mariés, proportion plus élevée au sud, plus faible au nord de l'Europe).

Il faut savoir que si la descendance finales des couples mariés est de 2,4 enfants par femme, elle tombe à une moyenne de 1,5 pour les concubins et 0,5 pour les mères célibataires. En France, par exemple, on trouvera 37% des enfants nés hors mariage (44% en Suède, 10% en Allemagne). Dernières données chiffrées, le divorce : un couple sur deux divorce en France (un peu plus au nord de l'Europe, un peu moins au sud) ce qui ne préjuge pas d'un remariage ultérieur, moins fécond.

2. Tentatives d'explications : la liberté aveuglée.

L'époque d'après guerre a été perçue par les nouvelles générations comme une fabuleuse période de développement, de libération et d' épanouissement des individualités. Ces générations n'ont pas connu les contraintes et les restrictions de la période de guerre et elles ont vite senti le rôle de l'argent pour accéder aux biens sans cesse plus nombreux du marché. Les regards se sont détournés des "joies paisibles de la famille", au profit de nouvelles valeurs à la mode : individualisme, liberté institutionnelle et sexuelle, maîtrise de la conception. Le travail de la femme vécu comme une conquête d'égalité voire une revanche à l'égard de la domination masculine déplace les priorités et les centres d'intérêt.

La maîtrise presque absolue de la conception est possible, dès 1965, avec la pilule, depuis sans cesse perfectionnée. La vie sexuelle et affective des jeunes générations est d'autant plus précoce. Le nouvel enfant, soustrait au hasard, vient au monde quelque dix années en moyenne après les premières expériences. Paradoxe, la configuration insaisissable des nouveaux couples ou des nouvelles pratiques, échappent aux générations anciennes passablement débordées et permissives comme à regret. Les adolescents, qui ont vite quitté le domicile des parents, ne renoncent pas à ce "désir d'enfants", aussi vieux que le monde. Les enquêtes montrent qu'ils en voudraient entre 2 et 3 par couple, mariés ou non. Mais à trop reculer le moment de la procréation, l'organisme resté insensible aux formes culturelles le refuse et les médecins sont impuissants.

3. "Les dégâts du progrès"...

"Les difficultés caractérielles des enfants, la violence observée dès l'âge scolaire, les déviances des adolescents comme la toxicomanie, la délinquance des jeunes et mêmes des enfants ... sont en rapport avec le démaillage familial, l'absence de référant paternel, l'instabilité des foyers..." Les SDF ont tous connu une rupture familiale... sans parler du couple infernal : divorce/chômage ou chômage/divorce ou encore des suicides masculins après divorce, ou la misère des mères célibataires !
L'auteur nous épargne de rappeler l'angoisse des caisses de retraite vers 2 020. alors qu'on va passer de quatre travailleurs à 1,5 pour assurer la retraite des anciens, toujours plus âgés.... Il faudra bien changer le système ! Il ne quantifie pas non plus les phénomènes de désintégration sociale signalés.

4. Que faire ? La parole au pouvoir politique.

"Surtout ne pas faire de morale, d'abord décrire les faits et faire comprendre les conséquences indirectes du démaillage familial..." Il faut installer une direction de la population à la Commission de l'Union Européenne, mobiliser les gouvernements qui restent muets. E. Sullerot constate l'étrange liaison entre des taux de chômage élevés et une natalité basse : "le meilleur moyen de relancer la consommation, c'est d'avoir des enfants". Telle est la conviction exprimée qui a le mérite de relancer le débat nataliste dans les problèmes sociétaux de cette fin de siècle.

Notes d'Henri Douard