DEJEUNER-DEBAT du 28 janvier 1998



TOUR D'HORIZON MONDIAL EN FIN DE SIECLE
Exposé de Th. de Montbrial, directeur de l'Institut français des relations internationales


Le monde actuel, un chaos ? Celui d'hier, un monde ordonné ? L'ordre est toujours relatif, il cache souvent beaucoup de désordres. Mais il y avait, de la fin de la deuxième guerre mondiale à la fin de 1989, un ordre essentiellement bipolaire, c'était l'élément structurant de l'époque; Il a disparu avec l'implosion de l'Union soviétique. Aujourd'hui, il n'y a guère de structures d'ordre qui paraissent évidentes. On serait tenté de dire que ce monde est monopolaire, certains le disent multipolaire. On voit surtout un désordre profond. Nous entrons sûrement dans un monde nouveau. Quel monde ?

Un monde monopolaire ?

Serions-nous dans un monde monopolaire, comme le laisse à croire un homme comme Zbigniew Brzezinski ? Oui et non. Oui dans le mesure où il n'y a clairement qu'un seul pays, les Etats-Unis, qui ait à la fois la suprématie économique à l'échelle planétaire et en même temps la capacité de projeter la force dans n'importe quel point du globe. Non, parce que les Etats-Unis n'ont ni la volonté, ni la continuité nécessaires pour l'accomplissement d'un grand projet. Z. Brzezinski vient d'exposer sa vision mondiale (1); mais il faudrait que cette vision soit partagée et soutenue par un peuple et qu'existe une volonté politique pour l'exécuter. Ce qui n'est pas. On ne voit pas à Washington un projet géopolitique qui enthousiasmerait le peuple américain et se manifesterait avec cohérence dans la durée ; on ne voit que des velléités.

Le monde est-il multipolaire ? Je ne le pense pas. Je vois certains ensembles plus ou moins organisés, certains pays plus ou moins forts, plus ou moins influents sur leur environnement. L'Union européenne n'a pas encore cette influence en tant qu'ensemble cohérent et centre de décisions, même si sa capacité économique et financière compte. La " PESC " c'est " à peu prés rien ", même si de grands progrès se réalisent : concertation, coopération, réduction des différends. Passons en revue les autres grands pays. La Chine est l'un de ces pôles planétaires, mais potentiellement. Car elle est aux prises avec des problèmes intérieurs gigantesques et durables. Le Japon reste empêtré dans une maturité difficile à vivre. L'Inde ? Elle montre une capacité de décollage économique avec des stigmates de sous-développement énorme et une capacité d'influence sur son environnement mais rien de comparable avec ce qu' est un pole d'influence planétaire et le Brésil encore moins. Le monde moderne n'est pas actuellement multipolaire. Il est un peu "magmatique". C'est la définition même du désordre.

Le monde des Etats-nations se meurt.

Deuxième piste de réflexion : quelle est la nature profonde des transformations que nous sommes en train de vivre ? L'orateur va plonger loin dans l'histoire pour cerner les racines profondes de ces transformations. Il compare la nouvelle révolution induite par les nouvelles industries de l'information (l'ordinateur + les télécoms) à la révolution née au 15ème siècle : l'imprimerie.

Certes, tous les cinquante ans, comme l'a écrit Bertrand Jules, dans l'Histoire des sciences et techniques (La Pléiade), un nouveau "système technique" bouleverse en profondeur l'ensemble de la société et du monde avec des phases de destruction créatrice, le nouveau émergeant de l'ancien dans la tension sociale. Ainsi vivons-nous une telle révolution mondiale, ouvrant sur une concurrence au niveau des structures fondamentales (La France, à la différence d'autres pays, s'y adapte mal).

La révolution actuelle, comme celle de l'époque de Gutenberg est en train de transformer le système politique du monde. Or, le système actuel repose sur le concept de nations et d'Etats-nations. Les nations, matrice du monde de demain ? Ce serait parler de l'avenir avec les clefs du passé, érigées comme catégories universelles et intemporelles.

Un autre système politique a longtemps existé, au Moyen- Age, parfaitement adapté aux connaissances de l'époque, bien ordonnancé autour de princes, rois, empereur, avec une chaîne de commandement,des légitimités fortes, une vision du monde, n'excluant pas les conflits (entre le pape et l'empereur, par ex), qui n'avait rien à voir avec le système actuel des nations né avec les Temps modernes. Les nations sont un phénomène récent à l'échelle historique.

Il aura fallu plusieurs siècles, pour qu'émerge et prenne forme ce nouveau système politique. C'était déjà la bataille entre Richelieu et Marie de Médicis. Le droit international sur lequel nous vivons s'appuie sur le traité de Westphalie, 1648, qui pose les bases de l'Etat-nations. Le nationalisme est un phénomène du 19è siècle, pas du 21è siècle.

Modèles nouveaux en gestation.

Nous sommes embarqués désormais dans un système de transformation du monde aussi important que celui qui nous a fait passer du Moyen-Age aux Temps modernes. Cela prendra du temps. La construction européenne s'inscrit dans ce mouvement, né d'ailleurs avant 1945. Il faudra du temps pour la gestation, un siècle peut-être, avec des hauts et des bas, sans que nous sachions aujourd'hui ce que cela donnera. Le mariage du grand et du petit sans doute, c'est-à-dire avec des systèmes de contrôle opérant sur de grandes distances tout en privilégiant l'aspect local. La nouvelle révolution enfantera des modèles nouveaux qui émergeront par approximations successives. Cette expérimentation est en cours, en Europe, en Asie, en Amérique du Sud.

Dans cette période nouvelle, la notion de conflits va évoluer. Les guerres traditionnelles deviennent l'exception. Nous aurons toujours des conflits, mais de type "guerre civile". La principale menace, pour l'Europe et la France, vient de nous-mêmes, de notre incapacité à faire de bons diagnostics, à adapter nos structures, ce qui pourrait accentuer des maux susceptibles de conduire à des phénomènes révolutionnaires.

Notes de Michel Cuperly