DEJEUNER-DEBAT du 10 février 1998



LA DIPLOMATIE EXPORTATRICE DES ETATS UNIS présentée par Me Claude REVEL


Les élites américaines ont compris avant les autres les enjeux du futur, en s'appuyant sur des concepts et pratiques qui nous font parfois défaut: information, désinformation, influence, anticipation, vision à long terme, décloisonnement (vision transversale et application multiforme des politiques). Le militaire, le politique, l'économique et le commercial sont associés dans la définition et la mise en oeuvre de la présence stratégique. Certes le Congrès s'oppose souvent au Président, les Etats limitent le pouvoir fédéral, les entreprises ne sont pas toujours d'accord, l'opinion publique pousse ou résiste à certaines décisions (sanctions, action anti-corruption ...). Mais l'effort de cohérence et la vision à long terme de l'administration US sont réels, sa politique est plus offensive que jamais, avec des missions affichées, des méthodes, des objectifs.

Des missions.

Il s'agit d'assurer le "leadership des Etats-Unis qui demeure nécessaire dans les relations économiques internationales à la fois pour le bien direct des Etats-Unis, qui devraient bénéficier de l'intégration économique des pays émergents et pour assurer la stabilité mondiale, dont la démocratie et le libéralisme sont les meilleurs auxiliaires ".
Les principes à défendre : liberté des échanges ; concurrence...·trade not aid : plutôt que subventionner, il faut investir, commercer avec les pays émergents. Ce principe permet de diminuer l'APD américaine tout en montrant que les Etats-Unis considèrent les PVD comme des partenaires et non des inférieurs que l'on aide.·L'émergence des " public goods " (éducation, santé, justice , ...) locales qui additionnées donneront des public goods mondiales (coopération économique, protection de l'environnement, échanges scientifiques).

Les méthodes.Un mélange d'intelligence économique, de pragmatisme


L'intelligence économique.

Accent mis sur l'information et sa diffusion, entrisme dans les institutions multilatérales:(Banque Mondiale,OCDE,) pas seulement aux plus hauts niveaux mais partout où c'est opérationnel. La National Export Strategy explique " nous travaillerons plus étroitement avec les responsables des services commerciaux qui assistent les Executive Directors américains dans les banques multilatérales de développement, pour leur fournir une information susceptible de les aider à informer les Banques des pratiques contestables en matière de concurrence et pour faciliter la mise en place des procédures de prévention ".
Cet effort vise à multilatéraliser les intérêts des Etats-Unis : la réduction de dettes est plus intéressante au niveau multilatéral que bilatéral. Les premiers pays à bénéficier en 1997 d' une annulation multilatérale sont des Africains, nouvelle cible des efforts US. Entrisme dans les associations régionales (APEC. ALENA...)

Déstabilisation par l'image et l'influence: On vise des "cibles négatives" (les pays concurrents, surtout européens) pour légitimer l'action américaine qui défend des "valeurs positives" et se pose en " chevalier blanc " sur des sujets favorables à l'opinion.

La campagne actuelle va loin : la corruption ou le protectionnisme des Européens ne nuit pas qu'aux Etats-Unis mais à l'ensemble des pays, notamment aux plus faibles. Cette méthode suppose une bonne maîtrise des media.l'utilisation d'instituts et d'ONG pour observer ou influencer. Exemple: " le projet régional de Gestion de l'Information Environnementale " initiative de la Banque Mondiale pour le Bassin du Congo tentant d'utiliser des informations françaises.

L'action sur les élites étrangères : coopération technique : invitation de cadres, forums en tous genres mêlant officiels US + Banque Mondiale + pays. Le " Corporate Council of Africa " a réuni 700 africains en 1997 en Virginie sous la présidence de Mme Clinton. La contre-intelligence avec l'" Economic Espionage Act " du 11 octobre 1996. d'application territoriale et extra-territoriale et de fortes sanctions.

Le pragmatisme.

Le jeu public-privé :les entreprises sont des interlocuteurs ou acteurs de l'Advocacy. L'administration fait appel à des experts du privé dans des négociations officielles, avec un vrai pouvoir.

L'arsenal institutionnel. Le concept d'Advocacy né au début des années 1990, inspire un " centre nerveux " capable de mobiliser les intervenants du commerce extérieur, les 19 agences administratives + les entreprises privées considérées comme des acteurs à part entière. Il inclut la collecte d'informations, la sélection des projets stratégiques, la coordination des actions d'influence, le financement et l'évaluation .

Les objectifs

L'International Trade Administration regroupe les services à l'étranger, des services d'information, conseil ou promotion spécialisés par pays et par secteur, des guichets régionaux. La division Grands Projets du Dept. of Commerce surveille les nouveaux développements dans certains secteurs. Ces services sont aussi présents au Ministère de l'Agriculture, au Ministère de l'Energie, dans la Small Business Administration, à l'Agency for International Development, à l'Eximbank et à l'Opic

Sont concernés notamment l'USaid, la Trade Development Agency aide les entreprises à remporter des contrats, prioritairement dans l'énergie, les transports et les infrastructures. l'Eximbank , l'Opic, avec des fonds récemment créés pour l'eau et pour l'Afrique. Pour coordonner tout ce monde : le Trade Promotion Coordination Committee, la War Room, interministérielle surveille les grands projets et met en oeuvre le soutien aux appels d'offres.


Cette diplomatie exportatrice concerne des secteurs cibles: les infrastructures, l'environnement, les services financiers, les normes ; des pays cibles en positif les PVD ; en négatif les concurrents.
Les crédits mobilisés ne sont pas très élevés. Les moyens humains sont en proportion moins importants qu'en France. L'efficacité est recherchée par la vision anticipatrice, la synergie des acteurs, et la capacité multiforme de frapper une cible.

Notes d'André Garcia