DEJEUNER-DEBAT du 13 janvier 1998


LA FINANCE EUROPEENNE ET MONDIALE EN L'AN 2000
les banques, leurs fragilités, les nouvelles règles du jeu

Nous mesurons concrètement l'impact de grandes forces à l'oeuvre depuis quelques années mais qui pèsent d'une manière accrue : c'est d'abord la libre circulation des capitaux effective depuis 1990, chose totalement nouvelle qu'ignoraient même les statuts de l'OCDE et du FMI. Ce phénomène ne résulte pas d'abord de décisions réglementaires mais de progrès techniques dans les domaines de l'information et des télécommunications : les capitaux circulent dans le sillage de l'information car on ne peut plus les empêcher de circuler. Un contrôle des changes est devenu impossible et qui pourrait empêcher une entreprise de gérer sa trésorerie comme elle le veut ? Autre phénomène, volontariste celui-là, la création d'un vrai marché unique européen applicable au monde bancaire et financier et qui sera considérablement développé avec l'euro. Utiliser une seule monnaie va déclencher des forces gigantesques : l'euro est une machine à comparer les prix, les salaires, les taxes.. Avec le même étalon, les comparaisons seront là, étalées sous les yeux. Et que de conséquences sur les phénomènes de marché, sur l'organisation du système bancaire, sur des choix individuels et collectifs !

Premier grand changement

Les marchés vont avoir une importance accrue, avec leur unification à l'échelle de la planète. Il en résulte des bienfaits : une meilleure utilisation du capital et son affectation dans les emplois les plus productifs. Il en résulte aussi une tendance à l'unification des exigences de rendement. Les investisseurs se porteront sur ceux qui offrent le meilleur rendement sur le capital investi. Unification également des normes juridiques et comptables, des indices, des références de comparaisons, des méthodes d'analyse, bref des modes de fonctionnement de ce marché global.
A l'inverse, les possibilités de concentration des flux de capitaux sur certains actifs sont de plus en plus fréquentes.

C'est un paradoxe qui s'explique. Tous les gestionnaires de portefeuilles placent leurs capitaux sur les marchés les plus vastes, ceux qui sont les plus ouverts, ceux où l'on peut entrer et sortir facilement, ceux où les règles de comportement sont les mieux assises et où opèrent des intermédiaires fiables et bien organisés : c'est le marché américain d'abord et les principaux marchés européens. Pour se différencier et obtenir un rendement plus élevé, chacun cherche l'avantage marginal. Tout le monde ayant la même idée au même moment, les flux ont une tendance naturelle à se porter au même moment sur quelques pays, quelques secteurs économiques ou quelques entreprises, aboutissant de fait à des concentrations ou à des déséquilibres économiques, des poussées de fièvre suivies de retournement brutaux. On l'a vu au Mexique fin 1994 et l'été dernier en Thaïlande.

Ces crises sont en quelque sorte le prix empoisonné du succès puisque le succès engendre des facilités financières qui se retournent contre leur bénéficiaire. Ceci d'autant plus que les marchés financiers tendent naturellement à surréagir à cause du comportement grégaire des opérateurs et de l'accélération des anticipations. Les antidotes ? Donner des informations les plus détaillées possible, permettant des réactions diversifiées aux investisseurs. Avoir une information transparente. Et bien entendu, gérer le mieux possible.

Deuxième grand changement :

la mise en place de l'Union monétaire européenne et ses implications dans le fonctionnement des marchés financiers ; dès le 1er janvier 1999, l'euro sera en place et les monnaies nationales disparaîtront pour les marchés financiers. Tout ce qui touche aux titres, au fonctionnement des banques entre elles sera traité en euro. Ce sera le couronnement d'un processus qui a inclus la dérégulation du crédit, des marchés financiers en Europe, l'abolition des contrôles des changes et la reconnaissance mutuelle des réglementations en matière bancaire.

Un événement considérable.

L'euro sera une monnaie forte parce que fondé sur un traité qui comporte des précautions multiples anti-inflationnistes, reflétant le sentiment dominant des pays qui, autour de l'Allemagne, font de la lutte contre l'inflation l'objectif primordial sinon unique de la politique monétaire. Utilisé potentiellement par 370 millions d'habitants riches, l'euro sera donc une monnaie attirante. L'euro sera probablement utilisé au-delà de l'Europe, par les pays de l'est européen, les pays d'Afrique, les pays méditerranéens. Il pourrait aussi être utilisé comme monnaie de réserve par des banques centrales au-delà de leur usage actuel des monnaies européennes. Emetteurs de titres et gestionnaires de portefeuille pourront tenir compte de l'existence d'un nouveau grand marché européen concurrençant le marché financier américain. Les intermédiaires financiers vont devoir évoluer très rapidement pour être capables de rendre un service à la mesure du marché européen. Ce qui passe par une connaissance du marché européen et par des concentrations pour se placer à l'échelle européenne. Un changement considérable en perspective et à échéance rapprochée.


Autre élément nouveau :

la compétition entre les places financières jusqu'ici abritées chacune derrière sa monnaie. La logique de concentration des activités financières, quoique forte, peut être combattue ; mais aucune place financière continentale n'est garantie contre une baisse forte de ses activités. Le système bancaire français se trouve lui aussi dans la nécessité de se concentrer, d'améliorer sa rentabilité plus faible que dans d'autre pays. Des champions de taille européenne devront voir le jour dans la banque et l'assurance , c'est déjà le cas en Suisse, au Royaume-Uni, en Allemagne. La France n'est pas en position de force. Pour acheter, il faut des fonds propres, donc être "gros". La recomposition sera rapide.


On voit, en conclusion, que le système bancaire et financier est maintenant en première ligne, que l'on regarde l'Europe ou l'Asie ; ce n'est pas une superstructure, il est intimement mêlé à l'économie. Les crises qui l'affectent en Asie du fait en particulier de l'accumulation de dettes privées n'ont de solution qu'en assainissant aussi le système économique. Réciproquement, celui-ci ne peut se développer que si l'on restaure l'ordre dans le système bancaire et financier. Une bonne gestion bancaire implique une bonne gestion interne des établissements et une bonne surveillance externe.

Notes de Michel Cuperly, revues par le Conférencier