Conférence du 21 avril 1998


QUEL AVENIR POUR LE KOSOVO ?
Conférence-débat de Pierre Hassner, professeur à Sciences-Po, chercheur au Ceri.


"La guerre, dans les Balkans, a commencé au Kosovo, elle finira au Kosovo !". C'est, en effet, à partir de 1987, après l'arrivée au pouvoir de Milosevic et sa décision de supprimer l'autonomie de cette province yougoslave, c'est-à-dire avec la rupture du compromis sur lequel reposait l'existence de la Yougoslavie d'hier que la machine infernale était lancée. Sur le drame du Kosovo, s'indigne Pierre Hassner, ce fut pourtant l'indifférence (malgré les efforts de quelques-uns au sein du Comité sur le Kosovo, créé dès 1989, avec Pierre Hassner, précisément).

Dur à constater : la stratégie non violente du leader kosovar, Ibrahim Rugova, huit années durant, n'a pas réussi à secouer le désintérêt de l'opinion et des gouvernements. Le Kosovo a été ignoré à Dayton, tout entier consacré à la Bosnie. Il a suffi d'une manifestation d'étudiants à Pristina, capitale du Kosovo, et les activités d'une mystérieuse armée de libération du Kosovo déclenchant fin février, début mars 1998, une intervention répressive de la police et de forces paramilitaires serbes pour que le sort du Kosovo interpelle et entraîne la réunion du "groupe de contact", (USA, France, Allemagne, Italie, Russie, Grande-Bretagne). Est-ce la réédition au Kosovo du drame bosniaque ?

Par rapport à la Bosnie, la situation au Kosovo est à la fois proche et différente. Proche par l'opposition entre les Serbes et les Musulmans ; différente, car, alors que la Bosnie était faite de diverses communautés entremélées, de villes cosmopolites comme Sarajevo ou Tuzla, le Kosovo, lui, n'est constitué que de deux communautés, antagonistes certes, mais bien définies et séparées, des Albanais d'un côté, pour 90% et des Serbes pour 10%.
En fait, un peu partout dans le monde, note P. Hassner qui a beaucoup réfléchi à la prévention des conflits, nous nous trouvons en face du problème posé par la difficile compatibilité entre deux principes respectables mais souvent contradictoires, consignés dans la Charte d'Helsinski, celui du droit des peuples à l'autodétermination et celui du caractère inviolable (et non pas intangible) des frontières. Pour en sortir, il n'y a que le compromis empirique, construit à partir de rapports de force et de la conception qu'ont les partenaires intéressés de ce que signifie l'Etat et la nation. Cette conception, c'est selon. Ainsi des Serbes disent : partout où il y a un tombeau serbe c'est la Serbie. Certains Albanais du Kosovo disent : nous voulons être réunis avec les Albanais d'Albanie et avec ceux de Macédoine. Impossible pourtant d'aller au bout de telles logiques. Une grande Albanie, à l'instar d'une grande Serbie ou d'une grande Croatie, ce serait la fin de la Macédoine, donc un ébranlement gagnant la Bulgarie et la Grèce et la Turquie, impliquant l'OTAN, la grande crainte américaine.

Un regard sur l'histoire met en lumière la complexité de la situation. Les Serbes peuvent dire que le Kosovo depuis le 9ème siècle, est le berceau de la nation serbe : c'était entre le 12ème et le 14ème siècle le centre de l'empire serbe, avec Etienne IX Douchan, avec un patriarcat, avec des monastères célèbres, âge d'or mythique, ceci jusqu'à la victoire des Turcs en 1389, (au "Champ des Merles") ces derniers favorisant les Albanais islamisés faisant d'eux leurs gendarmes (des "bachibouzouks". Les Albanais, de leur côté, peuvent revendiquer être les premiers autochtones avec les Grecs, descendants des Illyriens, occupant le terrain jusqu'au 7ème siècle. Les uns et les autres ont connu, cinq siècles durant, la domination ottomane. C'est par le traité de Sèvres (1920) démantelant l'empire ottoman, que le Kosovo était incorporé à la Serbie moderne et intégré dans la Yougoslavie de Tito avec, en 1974, un statut de large autonomie rompue par Milosevic en 1987. Chacun des deux peuples peut dire : cet endroit est sacré pour nous.

De ces références à la religion, à la culture, à la langue, les peuples vivent et sont même prêts à mourir, excipant soit d'une présence majoritaire, soit d'une antériorité pour asseoir une légitimité. La communauté occidentale doit se garder de diaboliser les uns ou les autres ; elle doit surtout se préoccuper des moyens mis en oeuvre par les divers intéressés pour faire valoir leurs aspirations : " ce que nous devons refuser, c'est la violence, les camps, le nettoyage ethnique", dit P. Hassner.
Or, depuis 1987, les pires avanies ont été infligées aux Albanais du Kosovo. Plus de la moitié de la population est passée dans les postes de police pour des interrogations brutales, médecins, enseignants et autres ont été éjectés de leurs postes. C'est dans ces conditions, que Rugova, un intellectuel, président de l'association des écrivains albanais du Kosovo, a mis en place sa stratégie de la non violence : s'abstenir de toute provocation devant la force serbe, mais mise sur pied d'une auto-organisation de la société, des hopitaux aux écoles, des institutions non reconnues, installées dans des lieux privés, avec l'espoir que la communauté internationale lui rendra justice.

On assiste à la convergence de deux évolutions : au Kosovo, certains Albanais rejettent la non violence "qui ne paie pas" ; à Belgrade, Milosevic fait preuve d'une certaine modération,"il joue le bon apôtre" comme s'il voulait avoir les mains libres au Kosovo, où il fait quelques gestes (la restitution de l'institut d'albanologie, par exemple), alors qu'il doit compter avec plus nationaliste que lui.
Face à cette situation qui reste explosive, les incidents persistent, on voit Américains et Anglais très pressants, prêts à un gel des avoirs serbes à l'étranger, Allemands et Français circonspects devant tout embargo, Chinois et Russes contre.

Personne ne veut une intervention armée. Restent trois niveaux d'action : le problème du statut se pose, mais la solution est pour plus tard (par exemple, le maintien du Kosovo dans la Yougoslavie mais pas dans la Serbie) ceci au terme d'une négociation sans préalable avec médiation internationale ; à partir de maintenant : réduire, supprimer le régime actuel d'apartheid ; enfin, le plus urgent, empêcher, par tous les moyens de pression possibles, tout massacre, "les diplomaties occidentales étant à cet égard trop discrètes, trop ronronnantes" face à un embrasement possible.

Notes de Michel Cuperly



S'agit-il dès lors, de les tenir ensemble ou de les séparer ? La solution "chèvre et chou" issue des accords de Dayton pour la Bosnie est-elle transposable ? Celle-ci est un mélange d'unité en principe, de séparation de fait, avec une pression de la communauté internationale pour rétablir des liens entre les communautés et refuser le partage ethnique. La commission Badinter, en son temps, avait examiné tous les aspects juridico-institutionnels de la situation dans les Balkans, y cimpris le droit de sécession reconnu seulement à la Croatie et à la Slovénie dans la Fédération yougoslave ancienne. Pourquoi aujourd'hui ce qui a été possible pour les Croates et les Slovènes ne le serait-il pas pour les Albanais du Kosovo ? Voie dangereuse, car alors, inversement, pourquoi cette indépendance ne serait-elle pas revendiquée par les Serbes de la Krajina bosniaque. Déchirer ainsi le Kosovo n'est-ce pas démailler le fragile tissu bosniaque ?