Conférence du 18 mars 1998



MEXIQUE : POURQUOI ET COMMENT L'ALENA ?
Conférence de Jaime Aboites, professeur à l'Université autonome de Mexico, Ecole Saint Jean de Passy, 18.03.98


L'ALENA - accord de libre-échange nord-américain - est réputé être le 1er accord " Nord-Sud ". Les pays membres (Etats-Unis et Canada, puis Mexique) présentent en effet de grands contrastes de revenu, perceptibles à travers le PNB/habitant : de l'ordre de 3000 $/an pour le Mexique ; plus de 20 000 $/an pour les autres. Par quelles voies le Mexique y fut-il conduit ?

L'essor du Mexique a buté sur la crise de la dette

Pays très agricole, le Mexique commence sa véritable industrialisation à partir de la seconde guerre mondiale. Avec une réussite certaine:plus de 6% de croissance jusque vers 1970; dans le même temps, la croissance démographique n'est "qu " de 3% par an. Le choc pétrolier de 1973 permet au Mexique de devenir pays pétrolier (6è ou 7è rang mondial) avec des recettes d'exportation substantielles. Le boom économique qui en résulte attire les investissements étrangers.

Le prix du baril continue à augmenter (des prévisions tablent sur un baril à 50$ dans les années 1980). En 1982, il atteint 32$ et le Pib se monte alors à 150Mds de $. Mais l'endettement atteint 75Mds de $. Les taux d'intérêt commencent à grimper; ce qui se poursuit alors que le prix du baril repart à la baisse. C'est la "crise de la dette", dont le Mexique donne le signal en décrétant un moratoire des remboursements. Elle est suivie d'une période de grande rigueur: entre 1982 et 1988, les salaires nets diminuent de moitié. La classe moyenne s'appauvrit, les pauvres sont plongés dans la misère, surtout dans le sud. Nord-riche, Sud-pauvre: la séparation s'aggrave.

La stabilité politique mexicaine ne s'est pas trouvée compromise pour autant, mais le PRI (parti au pouvoir) a éclaté en deux courants: aussi cette date de 1982 est-elle un tournant politique. L'un des deux courants souhaite préserver un Mexique indépendant, plutôt fermé; l'autre (gagné au libéralisme) entend attirer les investissements des multinationales et rechercher l'appui des USA.
Le conférencier revient avec insistance sur cette stabilité politique sans coup d'Etat, qui constitue une " exception mexicaine " au sein du monde latino-américain. Il en désigne les racines: la période 1910-1917, celle de la Révolution et de la sanglante gurrre civile (1 million de morts, 1 million d'émigrés pour un pays réduit à 13M d'habitants). Celle des premières distributions de terres par Zapata. Ses idéaux ont cimenté la société mexicaine autour d'une " famille révolutionnaire " et du PRI, parti révolutionnaire institutionnel qui a conservé le pouvoir depuis les années 1920.

Les étapes vers l'ALENA......

Avec les Etats-Unis, les rapports sont anciens et tourmentés depuis 1848. Les Mexicains estiment que la moitié de leur territoire leur a été arrachée, cela nourrit une forte tradition antiaméricaine dans la population et un souci d'indépendance dans la classe politique. L'immigration mexicaine clandestine-sujet épineux-découle aussi de ce passé: plus d'1M de Mexicains tentent leur chance chaque année. Les Etats-Unis ont intérêt à fixer cette population au Mexique en favorisant la création
d'emplois.

En 1986, le Mexique adhère au Gatt. Il s'engage ainsi à ouvrir son économie, à démanteler les barrières tarifaires. Pour le courant libéral (incarné par Carlos Salinas, futur Président) c'est une volonté de modernisation, qui doit permettre de transférer des technologies, d'améliorer la compétitivité et de gagner des parts de marché. Les négociations ouvertes en 1990 se concrétisent très vite, puisque l'entrée en vigueur de l'Alena est fixée à la date du 1er janvier 1994! Il faut souligner l'action des deux chefs d'Etat : le Président Clinton apprécie l'opportunité de nouer une alliance politique avec un gouvernement mexicain; il poursuit les efforts de son prédécesseur malgré l'hostilité des syndicats (crainte de perdre des emplois) et l'avis mitigé du Congrès (1993, accord ratifié à faible majorité). Le Président Salinas (1988-1994) veut conclure avant la fin de son mandat car les votes en faveur du PRI commencent à s'effriter. Il accepte l'inévitable dépendance, déjà manifeste à travers la dissymétrie des échanges. Aujourd'hui celle-ci s'est encore amplifiée: les échanges avec les Etats-Unis représentent environ 85% du commerce mexicain, en sens inverse les Etats-Unis réalisent 4% de leurs échanges avec le Mexique.

....et l'année 1994

L'année 1994 est jalonnée par plusieurs événements importants. Dont l'entrée en vigueur de l'Alena et l'entrée du Mexique à l'Ocde mais c'est une flambée inédite (et inattendue) de violence politique qui marque les esprits. Se succédent: la rébellion zapatiste du Chiapas, réclamant la poursuite de la réforme agraire avec distribution de terres; l'assassinat du candidat du PRI pour les élections présidentielles; l'assassinat du secrétaire général du PRI.
Et l'année se termine par la crise financière la plus grave jamais connue, aboutissant à une très forte dépréciation du peso! Elle se prolonge par une récession sévère (1995) entraînant le retour de la politique de rigueur sur fond d'explosion de la pauvreté.

Quel rapport établir entre Alena et crise financière? L'inflation était forte au Mexique, alors que le taux de change peso-$ devait rester à peu près fixe. Les importations mexicaines ont beaucoup augmenté- et donc, les exportations des Etats-Unis (ce qui a réconcilié le public US avec l'Alena). Le déficit extérieur du Mexique rendait cependant la dévaluation inévitable (cela aurait aussi l'avantage de stimuler les exportations). Mais la dévaluation (fin 1994) a été mal préparée, maladroitement annoncée; ce qui a provoqué la défiance des financiers.

Aujourd'hui, le Mexique reste en proie aux difficultés malgré la reprise économique, confirmée cette année. Les contrastes sociaux s'accentuent, la classe moyenne s'est encore réduite. Mais les Mexicains sont aussi sensibles à la démocratisation politique: La mairie de Mexico a été remportée par l'opposition, le PRI a perdu la majorité absolue à la Chambre. La famille Salinas, compromise avec des narcotrafiquants, est écartée de la scène : l'ex-Président vit en exil, son frère est en prison.

Notes de Liliane-Edith Kaercher