Conférence du 3 mars 1998



CRISE DE L'AFRIQUE OU CRISE DE NOTRE REGARD SUR L'AFRIQUE ?
Exposé de Michel LEVALLOIS, ancien président de l'ORSTOM

L'afropessimisme n'est pas si lointain. Dans beaucoup d'esprits, notamment en France, l'idée prévalait que l'Afrique n'avait plus d'intérêt, que seule l'Asie comptait ; que l'Afrique , continent à la dérive, était hors du champ de l'histoire. Aujourdhui, conséquence notamment de la crise des Congo, un changement majeur se produit : cette crise fait rentrer l'Afrique dans la grande histoire internationale, avec brutalité. C'est un séisme qui a touché tout le centre de l'Afrique, les pays francophones comme les pays anglophones et, fait significatif, elle a été gérée par les Africains eux-mêmes, mobilisant des armes, manipulant les médias. Ce sont les Muzeweni, Kabila, Sassou N'Guesso qui ont opéré. L'Afrique se retrouve au coeur des enjeux. Si les Américains viennent en Afrique, il ne faut pas s'en étonner : c'est que l'Afrique compte. C'est un grand continent, dix fois l'Europe, avec ses matières premières, du pétrole, une population qui va passer en vingt ans, le sida n'y changera rien, de 700 millions à 1,2 milliard d'habitants.

Par un mécanisme très subtil, nous en sommes arrivés à ne plus savoir ce qu'est l'Afrique, parce que nous croyons la connaître. Or, nos informations à son sujet sont obsolètes, tronquées, parcellaires, biaisées. Chacun, chercheur, économiste, politique, universitaire, coopérant, intervenant qui dans l'urgence, qui dans le développement a des bribes de renseignements spécialisés, sans clefs d'explication. Il n'y a pas plus d'endroit où une information cohérente s'élabore et s'organise. Les événements, dès lors, nous prennent à contre-pied, "on n'a rien vu venir!". Nos politiques, qu'elles concernent les domaines militaire, de coopération, de francophonie, et nos intérêts économiques sont interpellées. Questions : la France est elle en train de procéder à une vraie réforme de sa politique de coopération ? L'Europe aura-t-elle une vraie politique africaine, bousculant notre précarré africain ? Quid des accords de Lomé ? Un projet spécifique ou une vaste zone de libre échange à l'américaine ?

Comment passer de la faillite de nos représentations à une autre vision réaliste ? Non pas en opposant à une vision pessimiste une vision a priori optimiste, mais par une démarche sérieuse. L'Afrique en perdition ? Non. L'Afrique en transition, en mutation. L'histoire y est tragique; elle l'a été en Europe, elle l'est encore. L'Afrique en crise ? Non. La fin de certaine illusions tiers-mondistes.

Ne simplifions pas. Notons la spécificité de l'Afrique du Nord; mais, s'agissant de l'Afrique noire, étendons notre regard jusqu'à l'Afrique du Sud, tenue à l'écart pendant l'apartheid, aujourd'hui pleinement réintégrée, maintenant solidement son envol. Ne déformons pas les conflits politiques en les caricaturant en conflits ethniques, Hutus contre Tutsis, ces simplifications abusives créées par les colonisateurs instrumentalisant en les radicalisant des différences de culture, de richesse, entre des populations diverses, aveuglant même les Eglises, comme au Rwanda. Réduire ces guerres à une opposition
irréductible entre deux peuples est une imposture, une escroquerie intellectuelle. Idem pour la situation au Congo.

L'Afrique a mis à mal nos illusions idéologiques en matière de développement, aussi bien à gauche qu'à droite. Certains pensaient qu'un certain socialisme allait apporter le bonheur; on a vu que ce n'était pas le cas. D'autres se rendent compte aussi que le libéralisme n'est pas non plus la panacée. Il y a aussi une désillusion technicienne : l'Afrique doit se réapproprier les manières de faire; son développement ne résultera pas de recettes mises au point en Europe. Une désillusion culturelle, encore : nous avons la nostalgie d'une Afrique rurale, ce qu'elle n'est plus. Elle est urbaine. La population de l'Afrique aura été multipliée par dix entre 1930 et 2030, sa population urbaine aura été multipliée par cent. L'Afrique va avoir nombre de villes millionnaires, une grande connurbation de Dakar jusqu'à Douala.

Le développement de l'Afrique passera par la ville. Ce qui laisse apparaître déjà une nouvelle agriculture africaine, ni l'arachide, ni la canne à sucre mais une agriculture jardinière autour des villes. Voyez les marchés africains actifs, dans des endroits perdus, traduisant la vitalité de ces populations. Une véritable économie populaire, non répertoriée dans nos statistiques fait vivre une grande partie des gens. On y bricole jusqu'à des voitures ou des ordinateurs, "fabrication" nourrissant même des échanges internationaux, où se mêlent des trafics divers, drogues incluses. L'Afrique voit apparaître une nouvelle génération qui entreprend, une véritable effervescence, hors des schemas anciens d'une économie planifiée, hors du racket administratif. L'Etat devra passer demain contrat avec ces acteurs locaux et refonder la démocratie à la base. La démocratie ce n'est pas le multipartisme, mais des collectivités locales, des municipalités avec des services rendus aux populations, des budgets et des impôts.

Comment voir autrement l'Afrique ? Il faut prendre en compte le temps long, prendre du recul. Les trente dernières années ont vu les indépendances, la fin de l'apartheid...Il faudra du temps encore pour que l'Afrique soit complètement majeure. L'Afrique se dote d'infrastructures nouvelles de transport. L'Afrique a réussi à accueillir en ville au cours des trentes dernières années, des millions de ruraux, soit un effort énorme, touchant le logement, l'école..Les femmes s'émancipent. A noter aussi, la dévaluation du franc CFA, nécessaire et réussie. Un franc CFA surévalué avantageait les exportations françaises mais pénalisait les productions africaines. Il ne faudrait pas que le rattachement du franc CFA à l'euro génère les mêmes handicaps.
Il faut que nous nous mobilisons pour que l'opinion comprenne que l'Afrique n'est pas un continent en perdition, mais en transition, avec des transformations porteuses d'avenir.

Notes de Michel Cuperly