Conférence du 2 décembre 1998


LE BESOIN DE SPIRITUALITE

Conférence-débat de Patrick Lévy

Nos questions spirituelles sont les mêmes depuis des milliers d'années. Quelle que soit notre origine, elles naissent de nos vertiges, de nos peurs, de nos désirs. Ceux-ci ouvrent le besoin de croire pour certains d'entre-nous, la curiosité et la recherche spirituelle pour d'autres. Besoin de religion pour les premiers, besoin de spiritualité pour les autres.

Distinctions

Qu'est-ce que la spiritualité ? Qu'est-ce qui la distingue de la religion ?

Deux religions co-habitent en chaque religion. D'une part la religion populaire qu'on appelle la foi, et qui est faite de dogmes, du prêt-à-croire. Et d'autre part la religion du sage ou du mystique qui est faite de méthodes et de pratiques qui conduisent à une connaissance de soi-même et à l'expérience d'un autre rapport au monde. C'est cette dernière qui sera nommée spiritualité.

La religion indique à chacun comment il devrait être. Alors que l'enseignant spirituel prend chacun comme il est, là où il en est. Par exemple, depuis des millénaires, toutes les religions proposent d'aimer son prochain. Le problème c'est comment y parvenir.

L’aventure spirituelle

Lorsque nous reconnaissons que le principe de vie qui anime l'autre est le même que celui qui nous anime, lorsque nous percevons en l'autre ce principe que nous reconnaissons en nous-même, nous ne pouvons pas ne pas aimer l'autre comme soi-même. L'autre est une manifestation de la vie. Comme chacun de nous, il puise sa force de vivre dans le principe de vie qui nous permet d'affirmer "je veux vivre". L'aimer c'est reconnaître et respecter, donner de la valeur, à ce désir commun.

Nos religions s'inscrivent en nous sur un fond identitaire qui n'a rien à voir avec le divin. Elles imprègnent notre culture familiale d'abord, puis nationale, raciale ou ethnique. Elles nous proposent de valoriser des limites. Par contraste, la spiritualité, c'est l'amour de l'infini, l'amour de la question plus que l'attachement à la réponse. Cela se pratique dans l'amour de l'incertain, et donc d'une certaine manière de l'insécurité : on parle de l'aventure spirituelle.

Confusions

Nous absolutisons notre religion. Pourtant nous savons qu'il en existe beaucoup d'autres. C'est encore un tabou pour nombre de nos contemporains d'étudier et encore plus de pratiquer une religion différente de la leur. Il y a là une confusion entre la foi et Dieu. Et souvent ceux qui ont la foi confondent leur religion et Dieu : ils ont plus foi en leur foi que foi en Dieu.

Il suffit de lire un livre sur l'histoire des religions ou sur l'évolution de la notion de Dieu pour se convaincre de la relativité de nos croyances. Les civilisations sont mortelles, nous a indiqué Valéry, mais leurs Dieux aussi. Qui aujourd'hui voue encore un culte à Mazda ou à Zeus ou à Ra ?

Rabbi Isaac Goldman disait que nous devions libérer Dieu. Le libérer des appropriations culturelles, nationales, éthiques et religieuses. Autant dire le libérer des religions !

Les religions font partie du patrimoine culturel de l'humanité. Elles sont disponibles. On peut s'en servir. Il est bon de les connaître, parce que les idées et les méthodes que nous pouvons apprendre d'une autre religion nourrissent et éclairent celle que nous pratiquons ou tenons pour proche de nous.

Dieu extérieur, Dieu en soi

Religion et spiritualité diffèrent aussi quant à la réponse à la question : de quoi parlons-nous lorsque nous parlons de Dieu autre, c'est-à-dire extérieur à soi, et un Dieu intérieur à l'homme. La religion parle du Dieu autre, les mystiques témoignent du Dieu en soi, et enseignent des chemins qui permettent de le rencontrer, de le fréquenter.

La situation religieuse aujourd'hui révèle un double mouvement contradictoire. Désaffection massive des religions instituées et d'une part montée marginale des intégrismes et des fondamentalismes, et d'autre part émergence de nouvelles formes de croyances et de comportements religieux à travers un fort mouvement de recherche spirituelle individuelle. C'est, cette dernière, je crois, le grand mouvement religieux de cette fin de siècle.

Quelques ouvrages de Patrick Lévy

« Dieu croit-il en Dieu ? » Rencontres au-delà des dogmes, préface d’Albert Jacquard, chez Albin Michel, Question de, 1993. 520 pages.

« Nous sommes tous des idolatres », ouvrage collectif avec Bernard Ginisty (christianisme), Saadame Benbabaali (islam) et Patrick Lévy (judaisme). Au Centurion (Bayard Presse) Collection « Le chêne de Mambé », 1994, 210 pages

« Dieu leur parle-t-il ?, chez Desclée de Brouwer 1997. 420 pages, 195 F. Quinze rencontres avec des religieux de différentes traditions. Des questions sans complaisance posées par Patrick Lévy

DEBATS

Réaction de Michel Malherbe, auteur du livre Les religions de l’humanité (Hachette pluriel et Critérion) :

Je ressens comme un vide dans l’exposé de J. Levy par le fait que le conférencier reste au niveau de l’homme qui se débat avec ce qu’il est en laissant de côté ce phénomène assez exceptionnel mais qui existe d’un Dieu qui, tout d’un coup, prend quelqu’un dans la main et se manifeste à lui, sans que pour autant cette personne devienne un saint du jour au lendemain, ou qu’elle change de comportement de façon observable par l’extérieur. Mais, on ne peut pas évacuer l’idée que Dieu puisse être une personne et que cette personne pose problème parce qu’il n’y a pas que le cheminement de la pensée vers une compréhension, une connaissance , il peut y avoir l’irruption du surnaturel dans nos vies.

Faille

Je ressens tout de même comme un vide dans l’exposé de J. Levy par le fait que le conférencier reste au niveau de l’homme qui se débat avec ce qu’il est et pas le fait que vous avez laissé de côté, ce phénomène assez exceptionnel mais qui existe d’un Dieu qui, tout d’un coup, veut quelqu’un dans la main et se manifeste à lui, sans que pour autant cette personne devienne un saint du jour au lendemain, nous qu’elle change de comportement de façon observable par l’extérieur. Mais, on ne peut pas évacuer l’idée que Dieu puisse être une personne et que cette personne pose problème parce qu’il n’y a pas que le cheminement de la pensée vers ma compréhension, une connaissance , il veut y avoir l’irruption du surnaturel dans nos vies.

Michel Malherbe

Contresens

Permettez-moi de vous écrire pour exprimer mon désaccord avec l'intervention de Monsieur Levy sur spiritualité et religion. J'aurais à dire sur presque tous ses propos, qui souffrent à mes yeux de beaucoup d'à peu près, mais je m'en tiendrai ici à deux critiques essentielles.

La première concerne le contresens qu'il fait sur l'emploi de la distinction Foi/Religion. C'est Karl Barth et plus encore, après lui, Bonhoeffer qui sont à l'origine de cette ligne de pensée, utilisée à leur suite par de nombreux théologiens. Pour eux , la "religion" c'est justement ce que M. Lévy appelle la "foi", c'est-à-dire la relation à Dieu encadrée et momifiée en un corpus de dogmes et de vérités à croire ou observances à respecter sous peine de sanctions, - d'abord ecclésiastiques, bien sûr, mais subrepticement attribuées à Dieu lui même. En somme, ce sont les institutions religieuses et le pouvoir qu'en tirent les chefs religieux sur le peuple des fidèles. Or c'est justement cet aspect là de la religion que le Christ est venu faire éclater (comme le montre bien le père Moingt dans son ouvrage L'homme qui venait de Dieu), pour y substituer la Foi authentique, relation vivante, filiale et libérante de confiance au Père afin de lui rendre amour pour amour.

Second reproche : l'affirmation que si l'humanité est "religieuse" (au sens large, cette fois) depuis les origines, c'est essentiellement en vertu de "nos vertiges, de nos peurs, de nos désirs"... C'est confondre les motivations de certains de nos contemporains, après les bouleversements de la "modernité", avec la double expérience fondamentale, faite par les hommes depuis l'origine, de la contingence de leur existence d'une part, et du mystère de l'altérité d'autre part. Ce qui n'empêche pas, bien évidemment, en raison de la transcendance absolue de Dieu, qu'une "foi pure" est quasiment impossible et demeure toujours plus ou moins mêlée d'illusions et d'irrationnel, qu'un cheminement constant vise à dépasser. Maurice Bellet a des pages remarquables sur ce sujet. D'autre part, comme le dit bien le Père Moingt, la foi n'évacue pas toute forme de religion, mais elle la relativise et la remet à sa place de simple moyen : "le sabbat est fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat"...

Je me permets, en terminant de renvoyer à l'excellent numéro de la revue Esprit de juin 1997 sur le temps des religions sans Dieu".

Jean-Claude Huvé