Conférence du 5 octobre 1998


LES RELATIONS FRANCO-ALLEMANDES : OMBRES ET LUMIERES

de François Scheer, Ambassadeur de France auprès de la République fédérale d'Allemagne


Faut-il rappeler, il y a à peine plus d'un an,- c'était le 6 juin 1997-l'exposé d'Immo Stabreit, ambassadeur d'Allemagne en France sur "l'amitié franco-allemande, une cathédrale inachevée"? Dans des termes différents mais dans une tonalité semblable, l'ambassadeur François Scheer entreprend de traiter des relations franco-allemandes .Pour une meilleure intelligence du sujet, nous suggérons d'associer les deux comptes rendus.

L'amitié?, F. Scheer n'y croit guère: le terme s'applique aux affaires privées. Mais il existe des forces intégratives ou des tendances à l'éloignement ou à l'indifférence. Avant tout un axiome : l'Europe la plus unie possible nous sera profitable et seules l'Allemagne et la France étroitement associées en seront le moteur.Tout le reste est littérature...Or il faut voir la réalité en face et celle-ci est empreinte d'incertitude.

Ce qui nous divise, ce qui nous rapproche

"D'une certaine façon, nous sommes divisés par la nature et la géographie" Le concept de frontières naturelles est propre à notre pays, l'Allemagne n'a jamais su où étaient ses frontières d'où quelques malentendus au fil des temps Ce n’est qu'au 19° siècle que notre voisin a perçu le problème alors que nos rois et nos républiques avaient , de longue date, ouvert le chantier. En précisant les frontières, on a aussi précisé les conflits "Une culture de conflits" est sous-jacente dans nos relations, où les mots de nature, frontière, culture ont une sémantique différente.

Au moindre incident, une effervescence, un résurgissement de critiques acerbes font surface; fantasmes, incompréhensions, idées reçues sont aussitôt convoqués; " à longueur de quotidiens," la grande nation" se trouve rappelée, avec son cortège de citations, d'ironie, d'agressivité et un peu , il faut le dire, d'’envie". L'Histoire récente a d'autre part joué un rôle de division, sur une courte période de deux années. Dès 1946,les Etats-Unis, entrevoyant la guerre froide, jouaient la carte de la réconciliation. Dans la débâcle et la détresse allemandes de l'époque, jamais le pays ne l'oubliera et , depuis, gratitude, fascination, fidélité iront vers la grande puissance américaine A peine deux années plus tard, en 1948, la France avec J. Monnet et R .Schuman et malgré G. Bidault, engagera une forme de réconciliation avec K. Adenauer et en 1953 sera signé le pacte charbon-acier et Moselle canalisée . Mais pour toujours les Américains resteront présents dans le coeur des Allemands, avant les autres peuples.

Depuis ces années héroïques, le chemin parcouru est immense. La coopération franco-allemande a dépassé le symbole d'une communauté de matières premières autrefois origine des armes pour se déployer dans toutes les directions avec le ciment du Traité de l'Elysée. Un réseau de relations en matière militaire, culturel, civil s'est mis en place," sans équivalent dans le monde", qui a transformé l'ambassadeur en «facteur ethnographe, organisateur de voyages"! Dans le domaine économique, les investissements réciproques sont considérables, les imbrications multiples . Citons encore la brigade franco-allemande de loin la plus importante, les partenariats entre villes, régions, universités, l'office franco-allemand de la jeunesse (5 à 6% de la population est bilingue français et allemand)

L'impensable serait un éparpillement européen, faute de pouvoir s'entendre. Une réponse doit être donnée à la question hautement politique: qu'est- ce que l'Europe aujourd'hui et demain et comment fonctionne-t-elle? Dans l'imbroglio actuel, une seule chose est certaine: l'entente entre la France et l'Allemagne est notre seule chance pour susciter une Europe consistante et pour les deux pays la seule stratégie acceptable. 0r, les difficultés rencontrées sont immenses.
Problématique franco-allemande à venir.

La réunification a compliqué les rapports franco-allemands.

Fin d'une époque où la France jouait de son rôle politique et de la stratégie nucléaire militaire. L'Allemagne, grande puissance de 80 millions d'habitants, avec Berlin comme capitale recouvrée, puissante, riche, influente, respectée va-t-elle se détourner de l'Europe? Vers 1994-96 "on a senti que l'Allemagne balançait", vers l'Alliance atlantique, vers son Est (Russie, Europe centrale). Les mentalités évoluent : ne va-t-on pas vers la "banalisation" : la réconciliation franco-allemande acquise, "on va s'occuper d'autre chose", c'est-à-dire de la relation avec les USA, tout le reste, y compris la France, retombant dans la" grisaille" . Position de la jeune classe d'affaires allemande, américanisée, anglophone... Quant à l'Europe, elle sera zone de libre échange, voulue par l'Angleterre. Pour ce qui est du fédéralisme, l'Allemagne a suffisamment à faire avec le sien propre pour superposer une instance européenne...

Il y a eu en France des flottements et des erreurs d'appréciation de la part de majorités politiques changeantes et occupées de leur jeu propre, mais l'on revient aujourd'hui ( cf. la déclaration Chirac avant les élections allemandes ) à l'essentiel, voire avec une détermination plus acérée. La réponse forte a été Maastricht et la monnaie unique. « Il y a du grain à moudre » dans la recherche d'une diplomatie commune, la réforme de la Pac, la politique pénale, la politique économique et financière. Tout aussi importante est la réforme des institutions européennes, c’est-à-dire de l'Union européenne sur laquelle achoppent les efforts, élargissement ou approfondissement ? Europe à 25 ou un système mixte avec un centre de plein exercice et l'antichambre d'Etats en progression sur un quart de siècle. Il y a des accords à passer dans la clarté pour ne désespérer personne dans une stricte organisation.

Un nouveau visage de la relation franco-allemande

Les années 2000 seront loin des balbutiements des années Schuman-Adenauer, mais après de multiples expériences, y compris celle de la séparation, les deux grandes nations européennes apparaissent toujours comme le pilier de l'Europe, une Europe prospère et unifiée. Même si mille problèmes demeurent et même si le moindre d'entre eux est un nid à chicanes possibles,( par exemple comment mettre fin "au sabir anglais" qui s'installe partout dans les communications, ou bien redonner vie à l'office de la jeunesse..), la relation franco-allemande demeure dans les épreuves le seul moteur de l'Europe. C'est du moins ce que l'histoire en marche ne cesse de démontrer, même s'il n'est pas interdit de "penser à l'Angleterre " de temps à autre...

Notes de Henri Douard