Conférence du 8 octobre 1998


PORTEE ACTUELLE DE L'EDIT DE NANTES,

Une conférence -débat de Michel Bertrand, Président de l’Eglise réformée de France


Il ne faut pas juger de l'Edit de Nantes, affirme Michel Bertrand, pour ce qu'il n'est pas, notamment en fonction de sa postérité malheureuse, sa révocation, ou à partir de nos critères modernes. Nous ne pouvons pas non plus nous l'approprier de manière moralisante. L'Edit de Nantes, dit-il, n'appartient pas aux protestants ni à personne. Ce texte n'a une signification pour notre monde que si nous le replaçons d'abord dans le contexte de la fin du 16° siècle.

La revanche de l'Histoire sur le mythe

Il faut d'entrée relever trois contresens principaux à propos de l'Edit de Nantes., quitte à lui enlever de son image un peu mythique.

Premier contresens

Ce n'est pas un texte fondateur de la tolérance religieuse, notion étrangère à l'époque. Il s'agit seulement de supporter sans approuver ; c'est une intermittence de l'intolérance, suspendu bien avant la révocation de l'Edit. Il s'agissait de coexister dans l'intolérance. On se tuait à cause de sa vérité. L'intervention du politique y a mis fin. Au sein de cette désimbrication du religieux et du politique étaient mis en place les fondations d'un ordre absolutiste implacable qui allait dériver progressivement vers la raison d'Etat. Ce n'était pas une sécularisation de l'Etat, bien au contraire. Henri IV se considère comme un personnage sacré investi d'une mission divine. Il usera de cet argument lorsqu'il s'agira de convaincre le plus récalcitrant des Parlements, le Parlement de Paris. Il sera obéi parce qu'il est le représentant de Dieu sur la terre.

Deuxième malentendu à lever

Le Royaume de France n'est ni le seul ni le premier à mettre en place une coexistence pacifique entre des confessions différentes au 16° siècle. La Suisse, l'Allemagne, la Pologne, la Transylvanie l'avaient déjà expérimenté. S'il existe une exception française, c'est dans la façon très spécifique dont cette coexistence a été mise en pratique. Autour d'elle, c'est la religion du seigneur ou souverain qui s'impose à tous ses sujets : toute une zone est protestante, toute une autre voisine est catholique selon la religion du prince. Point de telle territorialisation en France : catholiques et protestants sont amenés à vivre ensemble dans les mêmes lieux. les mêmes villages, les mêmes villes. Il y a donc avec l'Edit, la promotion de l'idée de citoyenneté qui fait des protestants et des catholiques des sujets de droit. "Même l'hérétique reste un citoyen!", Michel de l'Hopital 1560. La force de l'Edit réside dans l'explicitation jusque dans le détail des règles pratiques de cette cohabitation., en fixant les garanties qu'un Etat juste doit assurer à tous les citoyens. C'est une oeuvre idéologique assez achevée.

Troisième contresens , à propos de la situation faite aux protestants

L'Edit ne fut pas pour eux la victoire tant espérée. Il était question de la Religion Prétendue Réformée...? Religion mais pas hérésie, mais considérée comme religion inférieure que la grâce de Dieu rendra obsolète, ce dont on rendra convaincu Louis XIV cent ans plus tard. Les droits accordés aux protestants vont opérer une glaciation géographique de la réalité et des rapports de force : la minorité n'est tolérée qu'à condition de rester minorité strictement cantonnée. Les protestants restaient citoyens mais de seconde zone. L'Eglise catholique était libre, elle, de son expansion. L'Edit de Nantes a consacré un échec religieux du protestantisme français. J. Garrisson parle de "l'étouffement à petites goulées, du protestantisme".

Réhabilitation du politique

A l'aune de l'Edit de Nantes, il nous faut méditer , comme croyant ou simple citoyen, sur ce que veulent dire aujourd'hui, le respect des minorités, la place du religieux dans la société, la liberté de pensée et d'expression et aussi la place du politique, une place à réhabiliter. Henri IV , génie politique, manifestait, par son pragmatisme éclairé, l'émergence d'un espace d'arbitrage autonome, une raison politique autonome qui échappait au religieux et qui permettait l'élaboration d'un compromis au nom de l'intérêt général. Ce "compromis" est une notion clef de l'Edit, et aussi pour notre société d'aujourd'hui.

Compromis et non compromission. Compromis qui inclut aussi "promesse" d'un vivre ensemble juste et solidaire et dont le politique est à la fois l'artisan et le garant contre toutes les formes d'exclusion. L'Edit, pour le conférencier, c'est la réhabilitation du politique même si nous ne devons pas tout attendre de lui. Son affaissement constitue une menace grave pour la démocratie. Comment faire place à l'autre, au différent dans notre société ? Question du 16° siècle, question d'aujourd'hui. Plutôt que d'identité, la crise actuelle est une crise d'altérité., du lien à l'autre. Comment vivre ensemble dans des sociétés plurielles ? C'est la tache du politique que de représenter cette diversité, parfois conflictuelle. C'est lui qui a imposé la paix, au 16°siècle.

L'importance de la laïcité

Les protestants français sont historiquement attachés à cette laïcité car elle fut pour eux au XIX° siècle la promotion d'une liberté et dont l'Edit de Nantes constitue peut-être une première et fragile lueur. L'Edit fonde en effet la distinction entre le sujet et le citoyen d'une part et le croyant d'autre part . Cette distinction a contribué à garantir un espace de liberté à l'expression de la conscience individuelle en même temps qu'elle émancipait la raison politique des tutelles religieuses. L'Edit de Nantes pose la question toujours actuelle de l'équilibre toujours à conquérir entre le politique et le religieux et il nous faut ouvrir cette réflexion à l'Europe en train de se construire. On y rencontre d’autres modèles de relation Eglises-Etat plus décrispées que la laïcité à la française, posées initialement dans des termes beaucoup moins conflictuels.

La manière douloureuse dont la laïcité a émergé en France n’est peut-être pas sans lien avec l’Edit de Nantes qui, en maintenant la religion catholique sur tout le territoire comme la seule vraie religion, a entraîné au 19è siècle la réponse violente de la laïcité au cléricalisme triomphant et à l’hégémonie du catholicisme.
Mais, au-delà de cette réalité historique, les chrétiens et en tous cas les protestants s’efforcent de penser théologiquement la laïcité : pour eux elle n’est pas seulement une valeur éthique ou une concession à la société moderne, mais une valeur spirituelle, une conviction théologique selon laquelle le monde échappe à l’emprise des religions. Aucune religion ne peut prétendre, aux yeux de l’orateur, livrer un savoir universel, ni prétendre imposer ses vérités à toute la communauté humaine.

Notes de Michel Cuperly