Conférence du 3 novembre 1998


LA CHINE DU XXIè SIECLE

Une conférence-débat du général Henri Eyraud, Médiathèque d’Issy les Moulineaux


L’avenir n’est pas écrit d’avance. Même les meilleurs experts peuvent se tromper. Les industriels français signent pourtant aujourd’hui des contrats pour fournir pendant quarante ans de l’eau potable à des villes chinoises : comment le faire sans avoir une idée à long terme du pays ? Chacun a ainsi des vues plus ou moins rationnelles sur cet avenir. Encore faut-il l’éclairer.

Le tournant 1997

1997 marque un double tournant pour la Chine : dans sa vie politique et dans le cours de son économie. C’est une année faste avec le retour de Hong-Kong sous souveraineté chinoise, l’arrivée au sommet du pouvoir de Jiang Zemin, tout à la fois secrétaire général du PCC, chef de l’Etat et Président de la Commission militaire centrale. La période de rivalités et de surenchères, ouverte à la fin de la vie de Deng Xiaoping , s’achève.

Le nouveau n°1 a toutes les cartes en main. Il est reçu aux Etats-Unis, accueille Clinton en Chine , il y gagne une reconnaissance internationale. Une certaine détente de la rigidité politique antérieure se manifeste dans le pays. Sur le plan économique, la situation est bien différente. La marche forcée vers la croissance par l’économie de marché déclenchée par Deng dès 1992, au lendemain de l’effacement de l’URSS, avait provoqué une accélération phénoménale, avec des taux de 12% à 13% pendant plusieurs années, des années de vaches grasses, attirant les investisseurs étrangers. L’inflation menace. Quelques-uns s’enrichissent, mais des centaines de millions de Chinois ont à peine de quoi manger tous les jours. La crise asiatique se déclenche, à partir de la Thaïlande en juillet 1997.

La Chine doit réagir. Ses 300 000 entreprises d’Etat (plus de cent millions de salariés) sont lourdement déficitaires, à bout de souffle, destabilisant les banques contraintes de faire des prêts irrécupérables. Pour faire face à la tourmente, les dirigeants chinois amorcent une nouvelle politique économique. Il s’agit de défendre la monnaie, le yuan, encore presque inconvertible. Il s’agit de donner du travail à des millions de Chinois. Si les statistiques officielles dénombrent seulement six milions de chômeurs, Henri Eyraud a calculé, à partir de diverses sources, elles aussi officielles, que 25% de la population en âge de travailler soit 220 à 230 millions de personnes restent sans travail ou avec un travail très précaire.

Nouvelles priorités

Pour faire face à cette situation explosive, Jiang Zemin peut s’appuyer sur le Vice-Premier ministre qui avait jugulé l’inflation, promu Premier Ministre en mars 1998, Zhu Rongji, homme énergique, autoritaire et compétent. Il a reçu le feu vert pour lancer des réformes qu’il avait longtemps, en vain, préconisées (il avait été exclu du Parti pendant vingt ans). Il s’engage à réaliser en trois ans, quelques réformes fondamentales : celle de l’Etat, en divisant par deux le nombre de fonctionnaires du gouvernement réduit de huit à quatre millions ; celle des entreprises d’Etat, en en sauvant un petit nombre, en semi-privatisant le plus grand nombre, remis aux collectivités locales et aux personnels ; réforme des banques, déjà engagée ; réforme des logements : la Chine construit peu et n’entretient pas. Il s’agit de desengager l’Etat du logement des trois cent millions de
citadins, en maniant la carotte (des crédits) et le bâton (la menace d’expulsion). Des réformes ambitieuses. Une gageure. Ce n’est pas en trois ans qu’elles pourront être réalisées. Il y faudra cinq à dix ans. Dès l’été 1998, on constate l’enlisement de ces réformes qui n’en manifestent pas moins un changement dans les priorités.

La Chine change en fait son modèle de développement. Pour relancer la croissance, elle en revient à une économie plus centralisée, planifiée. Pour agir dans l’urgence, l’argent public est investi dans les routes, les ponts, les chemins de fer, les centrales, les logements. Toutes les autorités, à tous les échelons sont sollicitées, mais l’Etat redevient l’acteur principal d’un plan central. La libéralisation est mise sous le boisseau. La perspective d’une entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du Commerce est reportée, « cela n’intéresse plus », constate H. Eyraud, alors que le boom économique précédent était tiré par les exportations et les importations. Autre priorité : sauver le yuan et accessoirement le dollar de Hong-Kong attaqué à plusieurs reprises et défendus par une réelle volonté.
Manifestations, émeutes éclatent ici et là. Le gouvernement réagit en demandant aux banques de faire des avances, avec un mélange de fermeté et de compromis pour éviter les drames. Mais face aux risques sociaux le n°1 a demandé au Premier ministre de se calmer. Cette temporisation a été entérinée à la mi-octobre 1998, au Plenum du Comité central du P.C.C. L’intégration de l’économie chinoise dans l’économie mondiale stagne ou régresse. Dans les cinq ans à venir, et peut être avant, la Chine peut connaître une crise politique, économique, sociale, majeure. L’intérêt du monde entier est d’aider les dirigeants chinois à l’éviter.

Les lignes de continuité

Le raisonnement est différent lorsqu’il s’agit du long terme. H. Eyraud observe que tous les pays évoluent selon des lignes de continuité, avec des ruptures de nature imprévisible. Il énumère quelques-unes des continuités chinoises : la peur du chaos dans le souvenir de quarante ans de guerre et de cent ans de déclin sous domination étrangère ; l’aspiration à l’autonomie du petit groupe familial ou amical, l’aspiration à la prospérité ; la reconnaissance de la hiérarchie dans la société, issu du confucianisme, « il n’y a pas d’égalité entre les individus » et pas de mot pour écrire « frère », en chinois d’où la difficulté de faire comprendre aux Chinois la démocratie à l’occidentale ; la tradition bureaucratique, qui est millénaire..... Quant aux ruptures, ce seront des surprises. Il y en a eu beaucoup ces dernières années : le grand bond en avant de 1958, la révolution culturelle de 1966, le choix de l’économie de marché en 1992.

Henri Eyraud n’en propose pas moins quatre scénarios pour le long terme :

le scénario de la continuité ;
celui de l’assainissement ;
le scénario de l’enlisement et
celui de l’éclatement sous une forme soit douce soit brutale.

Ayant établi des scénarios semblables en 1994, il a pu observer dans l’actualité des éléments de chacun de ces scénarios... Pour scruter l’avenir, on sort ainsi de la seule intuition ou de la trop simple et aléatoire prolongation des courbes du passé.

Notes de Michel Cuperly