Conférence du 16 juin 1998


REGARD NEUF SUR LA SYRIE

Jean Chaudouet


C'est à la demande des Editions Karthala que Jean Chaudouet a écrit ce livre, bien qu’il ne se considère pas comme un "expert" de la Syrie, n’y ayant pas vécu longuement. Mais il s’y est rendu à plusieurs reprises, s’y constituant un réseau d'amis. Il avait du temps Il a observé, écouté, lu. Il a écrit ce qu’il a « cru comprendre ». Il propose trois réflexions - presque des paradoxes -, sur le pays.

La première, c'est que les Syriens ont été maltraités par l'Histoire.

C'est un paradoxe, car ce peuple a connu, il y a longtemps, des périodes très glorieuses, qu'il n'a pas oubliées et dont il est fier à bon droit. L'histoire du pays commence vers les années 3000 avant Jésus-Christ! Mais il faut, dès l'abord, noter qu'il y a deux Syries : la "Syrie de l'Histoire" et celle du 20° siècle. La "Syrie de l'Histoire" s'étendait de la Turquie d'aujourd'hui à l'Egypte et comprenait donc aussi, grosso modo, le Liban, Israël et la Palestine, la Jordanie, tels que nous les connaissons.
Les strates de l'Histoire se sont déposées dans la région: influences grecque (avec Alexandre le Grand) puis romaine; influence chrétienne avec Paul de Tarse, musulmane avec la dynastie omayyade (Moawia fait de Damas la capitale du nouvel empire), Omayyades abattus dans le sang par les Abassides qui feront de Bagdad leur capitale... Les Syriens ont subi ensuite, après l'épisode des Croisades, la domination des Mongols et des Mamelouks, puis, pendant plus de quatre siècles, celle de l'Empire ottoman très peu ouvert à la modernité, à la pensée critique, aux idées des "Lumières". Au total, de nombreux Syriens ont le sentiment que le passé lointain devait ouvrir à leur peuple un grand destin, mais que les régimes suivants l'ont en quelque sorte étouffé. Il a été maltraité par l'Histoire

Le second propos de Jean Chaudouet porte sur le coup de poignard que les Syriens estiment avoir reçu de l'Occident, en particulier de la France, entre 1919 et 1946. Cette réaction nous surprend, nous scandalise peut-être. Qu'en est-il?

Avec la guerre de 1914, croît en Syrie, comme dans d'autres contrées, un vif espoir de libération, de création d'un grand Etat arabe. Or, les Syriens, en 1919-1920, vont tomber de haut. Les Alliés, c'est-à-dire essentiellement l'Angleterre et la France, commencent par dépecer la "Syrie de l'Histoire" et créer la "petite Syrie". Ils ne fondent pas des Etats souverains mais se partagent des "Mandats" de la Société des Nations. La France crée le Liban à côté de la "petite Syrie". Enfin elle découpe cette dernière elle-même en plusieurs Etats, de Damas, d'Alep, des Alaouites, du Djebel-Druze; ce choix, certes, visait la protection des minorités, mais allait droit à l'encontre du sentiment national arabe, syrien sunnite, dont le cœur se trouvait à Damas.
Enfin, à la veille de la guerre de 1939, la France capitule devant le chantage des Turcs: "nous rejoignons l'Axe si vous ne nous cédez pas le "sandjak" d'Alexandrette, y compris Antioche". Les Syriens, aujourd'hui, n'ont en rien oublié cette violation du droit international.
Un bon expert comme le général Pierre Rondot a déploré cette méconnaissance à l'égard du sentiment national syrien, alors que Damas et Alep, au moins, comptaient des bourgeoisies éclairées, musulmane et chrétienne, qu'il n'était pas nécessaire d'humilier.
Enfin, la déclaration Balfour, en 1917, avait ouvert la porte à l'accélération de la colonisation sioniste en Palestine et, finalement, à la création de l'Etat d'Israêl, terrible épine dans les relations entre la Syrie et l'Occident.

Dernière réflexion de J. Chaudouet : elle porte sur la laïcité de l'Etat syrien et sur la situation des chrétiens.

A la suite de l'indépendance, en 1946, la vie politique en Syrie est dominée par des familles bourgeoises de Damas et d'Alep, trés engagées aussi dans la vie économique où elles témoignent d'un esprit d'entreprise remarquable; l'Etat développe avec ardeur le système d'enseignement, il se crée alors une ébauche de démocratie. Mais la fondation d'Israël, l'offensive des armées arabes et leur défaite, provoquent en Syrie un profond malaise de politique intérieure: le gouvernement est accusé d'avoir délaissé l'armée; dès 1949 ont lieu trois coups d'Etat militaires successifs. Au cours d'une période instable, le devant de la scène politique est occupé par trois pôles: les partis bourgeois d'après 1946, l'Armée et des partis plus "idéologiques", dont, entre autres, le parti communiste et le Baas. Ce dernier, issu de cercles intellectuels sunnites, alaouites et chrétiens, défend trois orientations principales: nationalisme arabe ( la Syrie ne forme qu'une "région" de la grande "Nation"), socialisme (arabe, non marxiste à l'origine), laïcité, symbole de modernité. Après la péripétie de la "République arabe unie", ce parti se trouve au pouvoir en Syrie depuis 1963, non sans remous, auxquels l'un de ses dirigeants, le général Assad, a mis fin en 1970.

Assad, alaouite ( ce groupe social représente 10% environ de la population, contre plus de 70% de musulmans sunnites) a fait un effort, qui doit être salué, pour établir une certaine laïcité dans le pays: son projet de Constitution de 1972 ne comportait pas le principe que l'islam était la religion de l'Etat et que le président devait être un musulman ; certes, il a dû reculer sur le second point. Quant au "statut personnel", la législation syrienne est pour les femmes presqu'aussi libérale que celle de la Tunisie, bien plus que le code algérien édicté par le Fln socialiste. Les chrétiens se marient devant leurs prêtres ou leurs popes, les musulmans devant l'imam, le mariage civil n'existe pas, mais dans le cas de mariages mixtes, l'islam l'emporte.

Au total, les chrétiens syriens regardent donc Assad avec une certaine sympathie, exprimée parfois , d'ailleurs, avec excès. Cependant, leur influence politique a beaucoup reculé depuis les débuts de l'indépendance où l'un des Premiers ministres avait été protestant : aujourd'hui, on ne compte aucun chrétien dans les hautes sphères de la décision, même si la compétence de certains experts demeure appréciée.
En tous cas, les chrétiens syriens qui ont joué un rôle important dans la "Renaissance" arabe du 19° siècle se proclament vigoureusement les chantres de l'arabité; ce qui se comprend bien, sur un plan politique ou culturel ; pourtant, pratiquement tous de souche araméenne ou phénicienne, ils ne sont pas Arabes...Jean Chaudouet avait annoncé des paradoxes. En voilà.

M.C.