Conférence du 14 janvier 1998

 

LES NATIONS-UNIES REGULATEUR DE LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE
Exposé de Stéphane Hessel, Ambassadeur de France

Stéphane Hessel a consacré une grande partie de sa carrière diplomatique aux Nations Unies, et il se préoccupe activement de l'avenir de l'ONU.

Séphane. Hessel part du constat que l'idéal ambitieux de la Charte est loin d'être atteint. Créée au lendemain d'Auschwitz et d'Hiroshima, l'Organisation avait trois objectifs:

  1. règler les conflits par la négociation,

  2. assurer le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ce qui fait intervenir directement les peuples, et non plus seulement les Gouvernements dans le schéma, et

  3. mais en filigrane seulement, le développement économique et social.

Cinquante ans après, nous sommes sortis de l'ère des utopies internationales, et avons perdu nos illusions quant à la possibilité de règler les problèmes par une organisation mondiale forte. Après une longue période de gel, puis un moment de grande efficacité à l'époque de Gorbatchev, le Conseil de Sécurité se trouve aujourd'hui dans une époque de déséquilibre en raison du poids excessif des Etats-Unis. En revanche, on a vu foisonner autour de l'ONU un nombre impressionnant d'institutions intergouvernementales (réfugiés, développement, secours à l'enfance, etc...) , probablement trop nombreuses, et d'institutions techniques spécialisés (météo, télécom, aviation civile, santé, travail, FMI, Banque Mondiale, OMC, etc...). Toutes ces organisations représentent un acquis considérable. On a aussi vu naître un vaste ensemble d'organisations et associations non-gouvernementales avec lesquelles les Gouvernements doivent compter: "Médecins sans frontières", "avocats sans frontières", etc... mais aussi malheureusement les spéculateurs ou criminels sans frontières.

Comment cet ensemble a-t-il fait face aux défis qu'il avait à relever? Pour ce qui est du premier, celui d'éviter les guerres entre Etats, le Conseil de Sécurité s'est révélé efficace: il y en a de moins en moins. Le 2° défi, celui de la décolonisation, a été relevé avec succès, notamment avec la décolonisation de l'URSS, même si cette décolonisation demeure inachevée (Nouvelle Calédonie). Le respect des frontières a été assuré, mais de nouveaux défis sont apparus (guerres civiles, génocides) vis à vis desquels l'ONU à connu des échecs graves, notamment en Afrique. Une autre catégorie d'échecs se situe dans le domaine de l'économie où, malgré l'action importante du FMI, de la Banque Mondiale, et de l'OMC, d'importants désordres, notamment d'ordre monétaire, n'ont pu être évités. Il faut également noter l'action positive des grandes Conférences Mondiales sur la démographie, les droits des femmes, l'environnement, etc... bien qu'il n'existe pas d'instrument efficace pour assurer la mise en oeuvre des résolutions qu'elles adoptent.

On peut donc certes critiquer l'ONU et son appareil trop lourd. Mais il est faux qu'il soit trop cher. La responsabilité de ses échecs incombe surtout à ses Etats membres et notamment aux plus puissants d'entre eux. Après les blocages de la guerre froide, c'est l'hégémonie des Etats-Unis qui en est actuellement le plus grand responsable. Faut-il créer un nouveau système ? St .Hessel pense que cela comporterait des risques très graves, et se range résolument dans le camp des réformistes. Dans le cadre d'un groupe de 12 personnalités, il a fait, dès 1995 des suggestions en ce sens. Le Conseil de Sécurité devrait être élargi avec cinq nouveaux membres permanents, trois pays du "Sud" devant s'ajouter à l'Allemegne et au Japon. Le droit de veto devrait être aboli et remplacé par des majorités qualifiées. Un nouveau Conseil Economique devrait être créé, etc...

Une telle réforme n'est malheureusement guère vraisemblable à court terme, tant la notion de souveraineté demeure vivace. Les Européens ont fait une percée dans le domaine des délégations de souveraineté mais il est peu probable qu'il en aille de même rapidement au niveau mondial. Or le niveau régional, quelle que soit sa grande utilité, ne suffit pas. Il faut une organisation plus forte au niveau mondial si l'on veut éviter l'hégémonie d'un seul, mais il ne faudrait pas que ce soit à trop long terme, car nous vivons dans une période d'angoisse.

C'est sur ces perspectives de réforme qu'ont porté la plupart des nombreuses questions posées à l'issue de l'exposé. L'efficacité de l'approche réformiste a été mise en cause par certains qui ont fait valoir la contradiction entre une Charte basée sur le principe de la souveraineté des Etats, et la nécessité, de plus en plus reconnue, d'un "devoir d'ingérence" et d'un "gendarme international". L'orateur s'est dit convaincu de la nécessité d'un "gendarme international" mais pense qu'on peut y parvenir par une évolution plutôt que par une "révolution" qu'il ne croit pas possible.

D'autres questions ont porté sur les procédures et les seuils d'une telle évolution. L'orateur a dit partager l'opinion de plusieurs intervenants sur une évolution de type fédéraliste, incluant des instances émanant de la "société civile". Il a également évoqué le concept de "Conseil de Sécurité Economique" mis en avant par Gorbatchev. Les refus de paiement du Congrès Américain ont également été évoqués. L'orateur n'y voit pas principalement une position budgétaire, mais une position politique liée à leur méfiance à l'égard d'une administration où ils considèrent que leur poids n'est pas suffisant, et à leur préférence pour une régulation mondiale en dehors de l'ONU, grâce à leur poids prépondérant. Il juge donc essentielle la création de ressources propres.

Enfin, en réponse à une question concernant le caractère utopique d'une telle évolution, l'orateur a exprimé l'espoir que le poids de l'Europe la facilite, et que les responsables des grandes puissances vont se ressaisir.


Résumé d'André Petit