Colloque du 14 novembre 1998

 

LES DROITS DE L'HOMME, DANS LES TEXTES, SUR LE TERRAIN

Co-organisé par les Cercles Condorcet et aRRi

Henri GIORDAN: Les minorités

Le concept de minorités est difficile à définir, estime Henri Giordan, directeur de recherche au CNRS : un groupe en position non dominante, traversé par des liens multiples entre ses membres, ethniques, linguistiques, religieux, nationaux. L'orateur met en évidence un double danger:

- l'écrasement toujours possible de la minorité par une majorité assimilatrice ;

- l'utilisation de la minorité à l'initiative d'un Hitler, d'un Milosevic pour organiser une sécession, le nettoyage ethnique, le rattachement à un autre Etat.

Pensant à ces minorités, Hannah Arendt revendique "l'espace vital pour la liberté". Il est alors nécessaire de protéger la langue, la culture, la gestion des établissements scolaires, le droit à l'association. La société civile peut jouer un rôle important dans cette défense. Le conférencier propose deux directions de recherche :

- passer d'un Etat national homogène à un Etat national hétérogène ;

- faire percevoir aux majorités la très grande utilité des minorités.

 

Philippe PETIT : Les droits de l'homme et les libertés

L'ambassadeur auprès des Nations Unies à Genève met en évidence deux dialogues de sourds successifs :

la liberté formelle contre les libertés réelles (notamment économiques). Cette querelle entre les marxistes (dirigistes) et les tenants des démocraties parlementaires (libéraux) a duré des années 50 à l'effondrement de l'Union soviétique.
pays riches contre pays pauvres : les pays pauvres disent "laissez-nous nous développer avec des salaires bas" ; les pays riches tentent d'insérer une "clause sociale" (apparemment généreuse, en fait protectionniste) qui ferme le marché.

L'année 1996 est très importante : elle voit l'Organisation Mondiale de Commerce s'effacer derrière l'OIT ; de ce fait on n'exigera plus d'uniformisation ; on se contentera des droits essentiels des travailleurs ; on donnera aux pays du Tiers Monde le droit de se développer en utilisant des "droits comparatifs légitimes".

Certains de ces droits sont d'ailleurs déjà reconnus par la Déclaration universelle des droits de l'homme. Le conférencier se borne à en citer quatre :

- droit à l'association et à la négociation collective,

- interdiction du travail forcé et du travail des enfants,

- interdiction de la discrimination en matière d'emplois.

Yves BERTHELOT : Le droit au développement

Yves Berthelot est secrétaire exécutif de la Commission Economique pour l'Europe à Genève. Il distingue la formulation des droits et leur mise en oeuvre :

a) les droits et leur formulation

Les pactes internationaux de 1976 sont l'aboutissement d'un long processus et ouvrent une distinction essentielle entre deux catégories de droits :

les droits civiques d'une part, les droits économiques sociaux et culturels d'autre part.

Plusieurs enrichissements vont suivre : à Rio, en 1991 : le droit des générations futures ; à Vienne, en 1993 : l'interdépendance ; à Copenhague, en 1995 : une société pour tous qui respecte le nous et le vous.

Tel article affirme les droits au développement culturel, social, économique et politique. Pour les mettre en œuvre, la croissance est nécessaire.

b) les droits et leur mise en oeuvre

Il y a interdépendance entre les deux catégories de droits : la reconnaissance de droits civils, telle la propriété de la terre reconnue aux paysans (souhaitée depuis des lustres par le père Lebret) peut déclencher le développement (que le père Fyot s'est efforcé de mettre en oeuvre partout où il est passé). Le conférencier en profite pour rendre hommage au dominicain et au jésuite qu'il vient de citer.

Tel autre article affirme que la personne humaine (acteur et bénéficiaire) est le sujet central du développement.

Mais il ne faut pas se contenter de proclamer : luttez contre l'inflation, respectez les grands équilibres (notamment budgétaires). Le rôle des institutions est essentiel. Les agences des Nations Unies, la Bird, la Berd, la Bai, etc ... sont indispensables à la mise en oeuvre des droits et au développement.

L'orateur met en garde : "après avoir pendant des années quelque peu négligé les libertés pour mettre l'accent sur la croissance, il ne faudrait pas tomber dans l'excès contraire et ne plus parler que des libertés et négliger la croissance ".

Stéphane HESSEL: L'universalité

Stéphane Hessel ambassadeur de France, rappelle une formulation d'Emmanuel Kant qui voulait "programmer la paix universelle", et pour qui "les Etats de droit devront un jour succéder aux Etats prédateurs". Les droits de l'homme ont été définis en 1948, le moment était propice à la fin de la deuxième guerre mondiale. Le mot "universel" est de René Cassin, (difficilement traduisible en allemand : allgemeinweltweit?), il devrait s'y ajouter le concept d'indissociabilité, concept encore contesté souvent au nom du respect des cultures locales.

Le conférencier estime qu'il faut refuser cette contestation : les droits de l'homme n'ont de sens qu'erga omnes, et leurs violations donnent partout les mêmes traumatismes.

Si les textes sont bons et bien rédigés, ils ne sont pas, regrette l'orateur, pour autant appliqués.

Il n'existe pas encore une véritable communauté mondiale pour assurer une régulation universelle.

Notes de Jacques Bourdillon

Ce colloque sur l'"actualité des droits de l'homme" était organisé par les Cercles Condorcet du Pays de Gex et de Genève, à l'initiative du pasteur Claude Jean Lenoir, président du Comité de liaison des Cercles Condorcet, avec le concours de la Fédération des oeuvres de l'Ain et d'Alerte aux réalités internationales.

REFERENCES

Moi, Rigoberta Menchu d’Elisabeth Burgos
Prix Nobel de la Paix en 1982 et symbole d’espoir pour les Indiens de Guatemala, Rigoberta Menchu a été particulièrement honorée à Paris, par J. Chirac, lors des célébrations du cinquantenaire de la Déclaration universelle des Droits de l’homme. Une déclaration incomplète à ses yeux : " Les droits identitaires des peuples indigènes n’y sont pas spécifiés, il faut avoir une vision multiculturelle des droits de l’homme " dit-elle, dans une interview au journal La Croix (10.12.1998).

Elle témoigne dans le livre " Moi, Rigoberta Menchu ", écrit en 1982, interrogée par une ethnologue latino-américaine, Elisabeth Burgos. " Puisse la voix simple et poignante de Rigoberta contribuer à une prise de conscience universelle en faveur des descendants d’une civilisation déjà une fois engloutie, il y a mille ans ! " notait de son coté Serge Jacquemond après un voyage chez les Quichés et les Mayas. Gallimard 1983.