Club "Réalités internationales " du 17 mars 1998



ETATS-UNIS ET EUROPE : D'UN EXEMPLE A L'AUTRE
Exposé introductif de Jean-Daniel Gardère directeur général du Centre Français du commerce extérieur


Insolente santé économique américaine, quelquefois donnée en exemple, comme à Denver au G7 ! Depuis sept ans, les USA ont créé 700 000 entreprises par an, 300 000 emplois par mois, ceci en dépit d'une population active croissante du fait de leur démographie et d'une immigration vigoureuse, avec un chômage ramené à moins de 5%, sans tension globale sur le coût unitaire du travail, sans inflation, sans baisse tendancielle du profit des entreprises, avec un dollar au-dessus de six francs et sans affaiblissement des exportations, même si le déficit commercial se creuse. Cette expansion nous ne l'aimons pas, nous la décrions par ce qu'elle implique de domination accrue, par ce qu'elle charrie d'inégalités choquantes. Nous la subissons, tant les modes américaines, technologiques, managériales, culturelles dominent nos sociétés. Les Etats-Unis ont donné des leçons de comportements au monde. Ils ont été, ils sont des ferments de progrès. L'économie américaine reste la locomotive du monde industrialisé; elle stimule des pays en développement en leur achetant un tiers de ses importations (trois fois plus que ne le fait l'Europe). Le dollar est le baromètre de notre compétitivité.

Nous subissons aussi, plus subtilement, cette domination, par contagion, bon gré, malgré. Ainsi en est-il de la déréglementation née Outre-Atlantique, déjà sous Carter, devenue au fil du temps "La pierre philosophale" des sociétés industrielles; ainsi encore des règles de responsabilité dans l'entreprise, des règles d'éthique, de responsabilité civile au sujet des produits, de responsabilité vis-à-vis des actionnaires, tous phénomènes culturels profonds venant des USA, nous contraignant pour le moins à réagir pour ne pas être en demeure d'en adopter les schémas trop stricts. Depuis l'Uruguay-Round, soit nous subissons, soit nous adoptons, soit nous devons négocier sur des bases qui sont celles des Américains, imposant leur temps et leur méthodologie. On l'a vu sur de multiples terrains: initiative transatlantique et dialogue des hommes d'affaires, normes de certification, règles anticorruption, introduction des organismes génétiquement modifiés, réglementation du commerce électronique et d'internet, nouvelles technologies de l'information, services financiers et télécoms, accord multilatéral sur l'investissement (AMI).

Malgré les ambiguïtés et les incompréhensions, malgré la défiance parfois conflictuelle, "la relation transatlantique demeure d'une intensité, d'un dynamisme, d'une profondeur impressionnante". Les flux d'influence réciproque ont varié au fil des siècles écoulés dans leur sens mais ils sont d'une grande densité touchant les domaines les plus variés, culturels, scientifiques, politiques, humains. Le flux ouest-est domine actuellement. Un rééquilibrage va se dessiner. Quelques chiffres : les échanges commerciaux USA-Europe atteignent 600 milliards de dollars soit 20% des exportations et des importations de chaque zone et ils ont doublé depuis cinq ans. Ce sont des échanges solides car constitués pour moitié d'échanges intra-entreprises et portant à 60% sur des biens d'équipement. Les USA sont actuellement, en stock et en flux, le premier investisseur en Europe et réciproquement, "la France jouant là une partie honorable"; 3,5 millions d'Américains travaillent outre-Atlantique pour des filiales européennes générant 400 milliards de dollars de biens.

Face à la richesse de cette relation tantôt voulue, tantôt subie, des idées reçues résistent. Des propos officiels sont "terriblement réducteurs" (entendus du côté français : "impérialisme", "hypocrisie", "manipulations sordides"). Alors qu'il était déjà acquis que l'AMI ne serait accepté ni par les USA, ni par l'Europe et, qu'au demeurant, le projet d'accord ouvrait la voie à d'importants avantages pour la France, on a vu des intellectuels français mener après coup un combat d'arrière-garde contre "l'extrême danger d'une emprise culturelle américaine"...) De son côté, la presse américaine n'est pas en reste pour laquelle "l'Europe est totalement archaïque et la France un archaïsme dans l'archaïsme". A ses yeux, "nous sommes mondialo-incompatibles". Lu dans le Wall Street Journal : "L'Amérique se réveille impérialiste parce que le monde le veut et parce qu'il le faut ...L'Europe n'a pas plus d'influence qu'une grosse Suède...Son impréparation militaire la prive de tout poids. Sa décadence est inévitable..." Profondeur de la relation, rivalité et agacement permanents !

Donc se garder des critiques primaires, "alibis au conservatisme". Les sceptiques,"après avoir glosé à tort sur les petits boulots" mettent l'accent sur l'aggravation des inégalités, l'insécurité, l'immoralité d'une société puritaine. C'est vrai, les inégalités là-bas se sont accrues et s'accroissent encore (sauf entre hommes et femmes) mais en France, aussi, depuis 1981. Aux USA, 70 000 faillites, 500 000 licenciements par an créent un fort sentiment d'insécurité, l'indice de pauvreté atteint 14%, soit plus de 35 millions d'Américains, mais entreprises et emplois sont créés en grand nombre. "Dans cette logique de destruction-création permanente, un failli trouve toujours une deuxième, une troisième chance". On vit mieux aux USA, en parité de pouvoir d'achat, que dans les autres pays de l'OCDE 26500 dollar par habitant pour 20 000 à 21 000 en France ou en Allemagne.Les pessimistes viscéraux s'inquiètent des risques de surchauffe, de déflation, d'explosion d'une bulle financière. Pour l'instant, rien de tel : Les salaires n'ont pas explosé; alors que les capacités de production sont utilisées à plus de 80%, les stocks sont bas, les prix restent stables. La Bourse de New York a encore de beaux jours devant elle. La liquidité américaine est un atout essentiel. Toute crise mondiale renvoie des capitaux vers les U.S.A. La crise asiatique a été avalée rapidement. Des données structurelles, telles que les comportements des générations d'après-guerre, les boomers, ont provoqué l'expansion de la construction (des maisons plus grandes pour accueillir des familles plus nombreuses), de l'industrie du disque et autres biens de consommation. Ces générations font aujourd'hui des retraités qui sont de très gros épargnants. Les fonds de pension d'autres pays latino-américains sont placés aux Etats-Unis. Le suréquilibre prochainement atteint du budget fédéral se traduit par le remboursement de bons du Trésor (120 milliards de dollars) récupérés par les épargnants. Tout concourt à la bonne santé de l'économie américaine appelée à se prolonger encore.

Il faut se garder néanmoins d'une adoration béate devant cette soit disant "new économic" reposant sur l'électronique et la globalisation. D'autres évolutions technologiques, dans le passé, ont provoqué semblables accumulations de capital et gains de productivité. La loi des rendements décroissants produira ses effets aussi bien sur la mise en oeuvre des recettes managériales que sur les retombées de la globalisation. Tous les services ne peuvent faire l'objet de délocalisation. Il y a une limite physique aux effets de la globalisation dans une économie très tertiarisée; une limite psychologique et politique, également : la croisade anti-globalisation outre-Atlantique y est presque aussi vigoureuse qu'en Europe . Là-bas aussi, "l'horreur économique" y est dénoncée, avec une critique de la montée des inégalités, une critique visant les perspectives de surcapacité de production et une critique néolibérale de la globalisation, jugée des plus coûteuses, en termes de dépenses sociales et de dépenses publiques, corrélées avec le degré d'ouverture du pays, comme c'est le cas dans les pays scandinaves.

Ce qui fait la spécificité du succès américain? Sans doute, le grand espace physique, un mass market décloisonné; un grand espace démographique enrichi d'une immigration dynamique ("les politiques limitatives européennes sont suicidaires"); un dragage de la ressource humaine très efficace; une mobilité, une circulation des élites. La flexibilité? Elle n'est pas celle que nous croyons : les lois sociales sont rigoureuses, les réglementations contraignantes (sécurité, santé, environnement, embauche). La flexibilité concerne le jeu institutionnel, complexe mais bénéfique, à la différence du jeu français. C'est parce que Clinton s'était vu refuser son plan de relance que l'économie américaine a pu repartir et parce que son plan "santé", "fabuleuse usine à gaz" a été bloqué par le Congrés, que le marché, public et privé, a pu intervenir et auto réguler ces dépenses. En revanche, Clinton a réussi à faire capoter le contrat pour l'Amérique des républicains, "véritable tissu d'inepties". Ainsi de non action en paralysie gouvernementale, l'Amérique, forte d'un foisonnement d'initiatives, a connu la bonne santé économique. Une sagesse qui contraste avec notre activisme inefficace, nos cloisonnements et nos régidités.

Notes de Michel Cuperly.