Voyage en Russie et Ouzbekistan du 21 septembre au 5 octobre 1997


CHOSES VUES EN RUSSIE ET OUZBEKISTAN
de Saint-Pétersbourg à Samarcande en passant par Moscou, Nijni Novgorod, Tachkent et Boukhara.


Le renouveau de la presse russe

Rencontre le 25 septembre avec Alexei Portansky qui collabore au quotidien Les Izvestia
A l'image des jeunes cadres dynamiques russes, ce journaliste a effectué avec brio sa mue et l'économie de marché n'a vraiment plus de secrets pour lui. Le journal tire quotidiennement, cinq jours sur sept, à quelque 700.000 exemplaires. Il y a deux éditions par jour, l'une du matin, l'autre du soir. Le journal est vendu en kiosque et par abonnement (il existe un système de portage à domicile à Moscou). Le coût du numéro varie entre 600 et 1000 roubles. Une particularité russe : on peut acheter le journal, à prix très réduit, au siège. La diffusion hors Moscou, est limitée à quelques grandes villes russes qui reçoivent les textes par satellite. Les pages saumon des Izvestia existent depuis cinq ans. D'hebdomadaires alors, ces pages sont devenues quotidiennes.

C'est le fruit d'une joint venture avec le Financial Times. Le journal tire 85 % de ses recettes de la publicité, ce qui est beaucoup et fragilise, évidemment, le titre par rapport aux grands annonceurs. La rédaction en est consciente. Sur le fond des sujets aussi, M. Portansky est lucide : " Si l'économie de marché a " triomphé, on ne peut pas dire que la démocratie a remporté la victoire. ". Mais il se plait à rappeler que la démocratie a mis du temps à s'imposer en Europe occidentale.

Sur le plan économique, deux idées bien défendues : M. Portansky pense que le gouvernement russe devrait accorder une amnistie fiscale aux capitaux russes de la diaspora qui reviendraient s'investir au pays. Il plaide aussi, avec brio, pour qu'une conférence des pays "donneurs" fédère toutes les initiatives occidentales en faveur de son pays. Il imaginerait assez bien un " board " des donneurs, qui comprendrait quelques personnalités politiques de grande notoriété mondiale telles que l'ancien président des Etats-Unis, Jimmy Carter, voire... le président Chirac. Il nous a, enfin, au fil du propos, confirmé le caractère confiscatoire des prélèvements fiscaux, dont tout le monde nous a parlé par ailleurs, et le phénomène généralisé de fuite devant l'impôt qui en résulte. Chacun, pour ce qui le concerne, met en oeuvre une stratégie personnelle et délibérée, dont il ne se cache pas, pour faire échapper au fisc une partie substantielle, dite noire, de ses rémunérations.

Avec Sophie Shihab, du journal Le Monde

Le 29 septembre à Moscou, nous avions rendez-vous avec Sophie Shihab, que nous avions invitée à déjeûner. Sophie Shihab, qui est d'origine russe, a d'abord été la correspondante du jounal Le Monde pour les pays méridionaux de la CEI. Elle a couvert, jusqu'à l'été dernier, les républiques musulmanes. Elle a signé, en août, des articles consacrés au Tadjikistan, au Kirghizistan et à l'Ouzbekistan. Elle est maintenant correspondante du Monde à Moscou et , au moment où nous l'avons rencontrée, elle couvrait, avec son rédacteur en chef venu de Paris, la visite de Jacques Chirac en Russie. Elle nous a décrit la manière dont la télévision soviétique avait présenté un portrait de J. Chirac "intime" et nous a raconté que, pour le grand public russe, la demande principale que ferait le président français à son homologue russe serait de faire disparaître des bouteilles de vin pétillant russe le mot " champagne " au moins pour ce qui est de la mention en caractères latins.

Nul ne doutait que la réponse du président russe devrait être positive, d'autant plus que la mention en cyrillique restait inchangée...Elle nous a aussi montré combien Moscou était une destination appréciée par les chefs d'Etat de la planète. Le jour même de notre rencontre, le président du conseil italien, Romano Prodi, en visite officielle à Moscou, fêtait la signature par Fiat d'un investissement de 600 millions de dollars pour la construction d'une usine de voitures à Nijni-Novgorod. Interrogée sur l'après-Eltsine, Sophie Shihab nous a dit que le portrait robot du futur président se résumait à quelques caractéristiques simples : jeune (40 à 50 ans), économiste... Elle a aussi ajouté : "L'argent fait les élections dans ce pays, plus encore qu'ailleurs.

Son et lumière à Samarcande

Où l'on voit comment l'orgueil d'un passé vieux de 2 500 ans alimente un nationalisme bien actuel

Le Règhistan, qui fut la place du marché au temps de Tamerlan, le héros de Samarcande, est constitué de trois ensembles monumentaux d'architecture islamique, ou " médersa ", à la fois lieux de prières et d'études. Le spectacle son et lumière auquel les touristes sont conviés remonte aux beaux jours de l'URSS : les éclairages datent mais ils permettent de détailler les mosaïques ornementales qui, c'est une de leurs originalités, ne sont pas seulement constituées de superbes motifs géométriques et épigraphiques mais aussi de motifs figuratifs. La médersa aux tigres montre, au fronton des salles d'études, deux tigres chassant des biches, dans le dos desquels apparaît un soleil levant à face humaine.

Quant au commentaire grandiloquent, il témoigne d'un nationalisme qui hésite d'autant moins à s'affirmer que l'indépendance de l'Ouzbékistan est récente. Il dit toute la fierté d'une nation légitimée à parler elle-même des richesses de son passé et des espoirs placés dans un avenir qu'elle maîtrise enfin.
C'est donc aussi au second degré qu'il faut écouter et voir ce spectacle qui, pour des touristes français, en cet automne 97, les ramenait (un peu) au microcosme national. On entendait, en effet, la forte voix de l'orateur évoquer la mémoire du valeureux berger Chirak qui, au prix d'une ruse, et de sa vie, avait sauvé sa ville, menacée par les envahisseurs de Darius, en égarant les Perses dans le désert.L'islam sunnite est ici amène et tolérant. L'Etat est laïc, et le président Karimov y veille, ainsi, sans doute, que les femmes aux toilettes chatoyantes, à la tête nue ou couverte de foulards brodés de fils d'or.

Notes de voyage de Nicole Zeisser