DEJEUNER-DEBAT du 14 janvier 1997


L'INDE A L'AUBE DU XXI° SIECLE

Exposé de Ranjit Sethi, Ambassadeur de l'Inde en France

L'image traditionnelle de l'Inde pour un étranger s'écarte sensiblement de la perception que peut en avoir un ambassadeur indien. Non pas qu'il s'agisse de nier le phénomène culturel massif et diversifié propre à la nation indienne qui frappe tant chercheurs ou visiteurs mais plutôt d'attirer l'attention sur l'intensité de l'évolution qui s'est emparée de cet immense pays. Les structures passées ne sont pas aussi prégnantes qu'on le croirait d'un regard superficiel -sinon touristique - les modèles contemporains sont visiblement présents et, peut-être encore plus, nourrissent les plans, les projets, les ambitions de tous ceux qui sont en mesure d'avoir un rôle dans le progrès du pays.

Fascination française pour l'Inde

Le conférencier insiste tout particulièrement sur les rapports entre France-Inde. A quoi bon parler en général ! Les Français sont fascinés et intimidés dans l'abord de ce vaste pays, anglophone notamment de surcroît. "Peut-être ont-ils un mauvais souvenir de quelques-uns de leurs rapports avec les Anglais !" Ils se trompent en ce qui concerne l'Inde, car l'Angleterre n'a jamais cherché à pénétrer massivement et intimement dans le continent, au contraire de la France telle que "j'ai pu voir son empreinte en Indochine". La langue anglaise est considérée comme la langue du colonisateur, elle n'est pas vraiment celle, ou une de celles de la nation, langue de travail et non langue d'exclusion pour le non-anglo-saxon. La langue française intéresse une vaste élite par sa qualité introductive aux richesses culturelles et par ses qualités créatives dans la société moderne imprégnée de technicité.

Fascination indienne pour la France

Le conférencier développe longuement ce que son pays attend d'une coopération avec la France. Avant d'aborder les questions économiques, il s'efforce de faire comprendre l'importance des facteurs culturels et politiques. Aux Français férus d'histoire religieuse et sociale, il faut dire que les Indiens d'aujourd'hui sont incertains de leurs références, sur le plan idéologique car leur passé prête mal à comprendre et maîtriser la modernité. Or les valeurs qui sous-tendent la société française ont un pouvoir d'équilibre, d'universalité et permettent d'entrer de plain pied dans le monde présent c'est-à-dire,en clair, la laïcité, les droits de l'homme, l'égalité, la démocratie, le métissage, les arts, une littérature immense, la vie culturelle, les sciences. L'Indien moderne éprouve donc une fascination pour un certain modèle français mais d'autre part, la réalité indienne a des facettes dont il convient de souligner le vif intérêt. En Inde les règles du jeu économiques sont libérales, la bureaucratie est infime, l'Etat se cantonne dans les tâches d'investissement inévitables (infrastructures , certaines industries par exemple). Depuis plusieurs décennies, le pays est gouverné par un parti dont le progrès est l'objectif. Les femmes, respectées dans la culture indienne, jouent un rôle politique rarement égal ailleurs. Malgré les tensions
propagées à loisir par la presse mondiale, il existe un multiculturalisme à l'intérieur duquel les minorités sont dans l'ensemble écoutées. "Parmi celles-ci des leaders sont en charge de postes importants (cf; le chef de l'armée, un musulman). Les cent millions de musulmans restent en Inde et des transfuges viendraient volontiers les y rejoindre. Les fameuses castes ne sont pas reconnues sur le plan institutionnel. Le vice Président appartient à une caste défavorisée. Les diversités régionales sont évidentes mais un niveau d'équilibre est trouvé entre un pouvoir central écouté mais prudent et les gouvernements régionaux dont la liberté de jeu ferait pâlir nos régions.. Personne ne doit dicter au sein des forces diverses qui font autorité et, bien que minoritaire, le gouvernement actuel bénéficie d'un "consensus créé mystérieusement".

Une coopération économique souhaitée

Dans le domaine économique proprement dit "des côtés sombres ne sont pas niables ". Les carences d'infrastructure : le téléphone, quarantième de ce qu'il est en France, l'électricité, un vingtième, les autoroutes un vingt-deuxième etc. Ces chiffres situent l'écart de niveau entre l'Inde et la France, et les besoins sont énormes partout. Des plans ambitieux ont pour but de s'attaquer aux insuffisances les plus criantes; ainsi un projet de 30.000 kms d'autoroutes (11.000 kms en France). Pour un tel programme le conférencier cherche à persuader un auditoire quelque peu sceptique, de la capacité des entreprises françaises à intervenir massivement. Pour les grandes firmes, personne ne doute de leur volonté d'intervention, les petites sont hors course, mais pas "les compagnies de 1000 à 2000 salariés et de 5 à 10 milliards de ca". Celles-ci ne se présenteront que si des structures d'accueil existent, si des opérations conjointes s'organisent et si l'Etat ne dresse pas des règles trop rigides. "Les Français sont compétents, intelligents, bons commerçants... "et j'ai confiance dans l'avenir". L'obstacle viendrait plutôt de l'Etat français, le plus tatillon de tous...
L'avenir est le maître-mot de l'ambassadeur ! La situation passée ne présage pas des positions qui pourraient s'établir compte tenu du désir de coopération des Indiens, de leurs projets et du regard lucide que l'on peut jeter sur les capacités françaises, absentes sans raison de la partie qui se joue en Inde. Il y a eu des crispations" dans des domaines comme les bijoux, les pierres précieuses, l'informatique, le textile..notre protectionnisme va se réduire sur les produits de luxe : textile, vin, mode". Des formes coopératives multiples doivent atténuer la concurrence.

A un moment où la Russie a perdu de sa puissance l'Inde se tourne vers le monde développé. Avec la France" les possibilités sont énormes", les facteurs culturels et les données économiques autorisent une coopération exceptionnelle dans l'avenir immédiat. A suivre !

Notes de Henri Douard