DEJEUNER-DEBAT du 16 décembre 1997


LES PAYS BALTES : LEUR PLACE EN EUROPE
Exposé de Ricardas Backis, ambassadeur de Lituanie en France


Les trois Etats baltes, Estonie, Lettonie, Lituanie, forment un ensemble géographique soudé de 170.000 km2 et de 8 millions d'habitants. Lituanie et Lettonie ont même superficie (65.000 Km2) mais la Lituanie est la plus peuplée avec 3,8 millions d'habitants. Les pays baltes, achevée leur "transition démographique",ont une population relativement faible et stagnante, mais leur vitalité politique ne se dément pas et leur histoire subit aujourd'hui une transformation fulgurante

Une identité arrachée à la convoitise des grands...

Peu de pays peuvent témoigner autant de l'appétit que les grandes puissances ont pour les petites...Seule la Lituanie connut une période glorieuse dès le XIII siècle alors que , grand-duché, son territoire englobait Minsk, s'étendait aux confins de Smolensk. Avec son fidèle allié polonais, la région ouverte à leur influence atteignait au sud la Moldavie. Lituanie et Pologne résistèrent assez efficacement à l'influence germanique mais quelques fautes politiques menèrent au partage de la Pologne au bénéfice des Russes en 1772 et avec ce naufrage disparut tout relais occidental dans la région.

Plus au nord, les peuples estoniens, lettons et quelques peuplades de moindre importance furent fortement germanisés, les chevaliers teutoniques, oeuvrant pour le pape à partir du XIe siècle, les convertirent; par la suite, ils furent remplacés par d'autres maîtres tout aussi germaniques qui firent triompher la Réforme ( alors que les Lituaniens sont catholiques). Il ne faut pas oublier non plus l'empreinte des empires danois et suédois alternativement avec la Hanse germanique...Malgré l'écrasante domination politique des grandes puissances qui se les partagèrent, les pays baltes réussirent miraculeusement à survivre et à conserver un appétit d'indépendance. Le traité de Versailles sanctionna cette volonté et après l'occupation russe et allemande, puis la mainmise soviétique pour près d'un demi siècle, les Baltes ont recouvré une liberté (1990) saluée par le monde entier.

Les Pays baltes, partie intégrante de l'Europe

Ce sont, insiste le conférencier, trois pays différents mais profondément unis par une union douanière et la réalité vécue d'un même espace. Un conseil balte et un parlement commun renforcent leur cohésion et, plus largement, un conseil nordique rassemble les pays riverains de la Baltique avec prépondérance scandinave (sauf la Norvège) pour tout ce qui concerne leurs intérêts économiques, culturels et écologiques (dépollution de la mer Baltique) Le visiteur est frappé par la similitude des attitudes et l'architecture des grandes villes telles que Tallin, Riga, Vilnius, Kaunas, Klaïpeda-ex Memel, toutes respirant le style hanséatique. Une même "baltitude" en dépit du fait que l'Estonie au nord parle une langue apparentée au finnois, la Lettonie et la Lituanie une langue indo-européenne aux caractères latins.

Les Russes sont toujours venus sur la mer Baltique pour y retrouver et y goûter les bonnes manières occidentales...

"Nous sommes, insiste l'orateur, dans l'Europe, nous en partageons les valeurs, la civilisation, la culture, les religions, une certaine façon de réagir et de concevoir, le sentiment d'une histoire commune". Il est naturel que le récent sommet du Luxembourg ait reconnu la vocation de ces pays à faire partie de l'Union européenne, même si l'adhésion réelle et complète ne sera pas admise avant un bon nombre d'années "Depuis la nuit des temps la région a permis le transit des hommes et des marchandises, des brassages incessants.

Nous avons servi de pont entre les uns et les autres, accueilli les déportés, rassuré les proscrits, cultivé la tolérance". Tous les peuples alentour se sont fixés ici, établissant d'importantes minorités. Si les Israélites jadis nombreux ont hélas disparu, les Russes ont posé de redoutables problèmes au moment de l'indépendance acquise dans d'exceptionnelles tensions et privant d'ailleurs Gorbatchev de tout avenir politique. Cette minorité est faible en Lituanie (12%), mais considérable en Estonie (45%) et non négligeable en Lettonie (26%), minorité à laquelle s'ajoutent d'autres peuples slavisants. Comment intégrer les étrangers dans un processus d'union européenne alors que le pays de rattachement en est exclu?

Les atouts, les obstacles.

La petitesse des Etats baltes permet adaptation et changement rapides contrairement aux "colosses européens" figés dans leur mode de vie. Ainsi les citoyens apprennent les langues étrangères avec aisance, s'adonnent avec enthousiasme à la langue des maîtres du monde, ne négligent pas celle de leurs puissants voisins allemands et russes et renoncent sans état d'âme à la langue de Molière qui fut un temps, la première (12,5% de francophones en Lituanie, grâce aux efforts méritoires de l'Ambassadeur et de quelques sociétés privées).Ainsi les Pays baltes devraient rejoindre un jour l'Europe et ses institutions, mais il reste encore à déblayer un énorme terrain.

En se retirant les Russes qui avaient débaptisé Koenigsberg, la patrie de Kant, en Kaliningrad, de Kalinine un obscur ami de Staline, sont restés en coin entre la Pologne et la Lituanie, occupant avec 150.000 habitants un ancien lambeau de la Prusse, transformé en base militaire. Cette situation est insupportable mais, insiste le conférencier, il faut y mettre fin avec patience et philosophie.

Autre obstacle : le manque de maturité politique et administrative, des nouveaux Etats, l'instabilité et les revirements des partis, l'opportunisme des anciens apparatchiks...Les Lituaniens ont même dû élire un lituano américain de 71ans, Valdas Adamkus pour recouvrer un peu de stabilité, réapprendre peut-être les lois de l'économie et la rigueur. Quoiqu'il en soit, la surprenante résurrection des Etats baltes et leur volonté collective de renouveau devraient, aux marches orientales de l'Europe, ajouter un nouvel, merveilleux et peut-être définitif édifice.

Notes de Henri Douard