DEJEUNER-DEBAT du 26 novembre 1997


CONSTRUIRE LA PAIX DANS LES BALKANS
Exposé de Yves Berthelot, délégué de la Commission Economique des Nations Unies pour l'Europe


Les convulsions de l'ex-république socialiste fédérative de Yougoslavie sont présentes dans toutes les mémoires. Erigée par la poigne de fer du Croate Tito, elle a résisté quelque temps à la chute du communisme et la réunification allemande. En 1991, l'éclatement de la fédération n'en fut que plus terrible. Six années plus tard il s'agit de gérer ce que les Nations Unies appellent pudiquement une "sortie de crise", illustrée par 300 000 morts, 4.000 000 de personnes déplacées, 40 000 enfants morts ou blessés, des atrocités et des reniements.
A l'opposé des puissances occidentales, toutes animées d'intérêts plus ou moins partisans, les Nations Unies ont une image de bonne volonté et d'objectivité et leurs fonctionnaires traitent les Etats nouvellement créés sur un pied d'égalité. Il s'agit de panser les séquelles tragiques d'un conflit où les questions de préséance et de tactique ont un rôle difficile à imaginer. Ainsi le terme "balkans" est rejeté , les réunions supposent d'interminables préparatifs. Conjointement à l'ONU, l'Europe occidentale fait ici un délicat apprentissage diplomatique.

Europe du sud fragmentée, le conflit yougoslave

Le Conférencier délégué de l'ONU pour l'Europe au sein du SEECI ("South eastern european cooperative initiative") rappelle que son champ d'action se déploie dans l'Europe du sud, aujourd'hui fragmentée en une douzaine d'Etats, depuis la Slovénie jusqu'à la Grèce et la Turquie. Trois religions y sont présentes : catholique, orthodoxe, musulmane , dont, selon la méthode onusienne, on s'efforce de minimiser l'importance au profit de facteurs économiques politiques et culturels. Chaque groupe régional mérite une attention particulière et tout particulièrement deux sous-ensembles : celui qui résulte de la partition yougoslave et un second autour du jeu de la Grèce dans ses rapports avec la Macédoine, la Turquie, l'Albanie et Chypre.
A l'origine du conflit yougoslave, on relève une sorte de trahison suscitée par le fanatisme de meneurs serbes. Alors que la population souhaitait majoritairement maintenir une fédération avec des fonctions communes, on a vu les Serbes casser le jeu de la présidence tournante (devenant croate), s'infiltrer en Croatie et en Bosnie et supprimer l'autonomie du Kosovo et de Voïvodine. Pour parer à la menace, fin 91, Slovénie Croatie, Bosnie, Macédoine se sont proclamées indépendantes et ont été reconnues, non sans âpres discussions, par les puissances occidentales. Les atrocités en Bosnie ont conduit , en 1993, à imaginer 10 provinces sur des bases ethniques ; on est passé à trois puis à deux avec les accords de Dayton : Fédération croato musulmane, République serbe de Bosnie. Les zones de sécurité - Srebrenica, Zepa - ont été absorbées par les Serbes selon les procédés que nul n'est près d'oublier. Les atrocités de la purification ethnique ont hélas servi au partage ultérieur.

Situation transitoire

Dans ce contexte, la situation politique est caractérisée par l'ONU comme" transitoire". Des difficultés surgissent du règlement des affaires de l'ex- fédération : dettes, actifs, accords internationaux etc...entre les nouvelles républiques, Serbie comprise. L'écheveau doit-être démêlé par la SEECI. Tout le monde règle ses différends au jour le jour : l'Albanie avec les Grecs, la Macédoine avec les mêmes. L'Albanie affaiblie est présente bien au delà de ses frontières en Monténégro, Macédoine et Kosovo avec un potentiel élevé de rebellion.
Plus au Sud la Grèce, d'abord rigide avec Papaandréou, redevient entreprenante avec le nouveau gouvernement. Elle a réglé le blocus de la Macédoine en réouvrant Thessalonique, moyennant l'oblitération d'un élément du drapeau, elle signe un accord avec l'Albanie et joue à l'égard de la Turquie un jeu offensif tempéré par d'actives négociations (Droit de la mer, Chypre, rencontres turco-grecques en alternance sur les territoires respectifs). Cette politique active est une bonne surprise pour une région écrasée par la méfiance et laisse bien augurer de l'avenir, en particulier pour la Bulgarie et la Roumanie (règlement de la Transylvanie hongroise).

La paix ?

La construction de la paix est l'objectif conjoint des USA, de l'Europe occidentale et des Nations-unies représentés par leur commission européenne grâce à l'accord de Dayton (26 novembre 95) et de Paris (14 déc 95). Après le cessez le feu il faut démobiliser les parties, mettre en place l'IFOR et renvoyer les contingents actuels; imposer les institutions favorisant le jeu démocratique et les règles de bon voisinage, assumer la reconstruction, relancer la machine économique.
Dans la réalité, on relève quelques réussites. Ainsi la Bosnie dont on maintient la fiction unitaire a su représenter les trois communautés au sein de la présidence, mais le gouvernement est en panne sur la synthèse communautaire. Les élections régionales et locales ont eu lieu mais voient triompher les options nationalistes (qui s'en étonnerait avec tant d'angoisses collectives?). La volonté d'intégration est très forte, sans recréer la Yougoslavie ! la Banque mondiale avance 5 milliards de dollars Us par an et la croissance renaît mais les réfugiés ne sont toujours pas admis à rentrer. Dans le domaine culturel, la France joue un rôle majeur (colloque de Royaumont) avec un coordinateur grec.

La coopération collective lancée par la SEECI au sein de laquelle les Etats-Unis sont très actifs mène à des résultats tangibles. C'est ainsi que chaque pays est désigné "leader" pour un problème à régler. L'Union européenne est également très présente sur le terrain. L'année 96 a été une "année merveilleuse". L'année 97 est beaucoup plus incertaine et les gains paraissent fragiles aux observateurs. Rappelons que les Serbes d'aujourd'hui ne sont plus ceux de 14-18, ni les Croates d'ailleurs alors que les Allemands en ont 600.000 à rapatrier.... Les puissances européennes jouent leur crédibilité et l'Europe son avenir dans cette partie d'elle même située à son sud.

Notes d'Henri Douard, non revues par le Conférencier