DEJEUNER-DEBAT du 6 juin 1997


L'AMITIE FRANCO-ALLEMANDE, UNE CATHEDRALE INACHEVEE
Par son Excellence Immo Stabreit, Ambassadeur d'Allemagne en France

La relation franco-allemande est spéciale et repose sur des sentiments très profonds. Pour le Président Weizecker, l'amitié réelle qui s'est instaurée ne permet pas encore une compréhension suffisante. Or les solutions de l'avenir doivent être trouvées ensemble. La métaphore de "La Cathédrale inachevée" implique la durée dans le processus. La construction en est longue, déroutante, imprévisible. Où en est "le chantier"?

La politique et l'amitié.

Le besoin de l'amitié entre les deux Nations longtemps déchirées s'est affermi et renforcé par des actions dans de multiples domaines. Faut-il rappeler les initiatives décisives des pionniers du rapprochement : Jean Monnet, Robert Schuman , Alain Poher, Konrad Adenauer, sans oublier De Gasperi et tant d'autres. De Gaulle a d'abord été tenté par une réduction physique et géographique de l'Allemagne, puis par une intégration au sein d'une alliance faute de trouver des appuis pour la première solution. C'est à "un rythme effréné "que l'Union Européenne s'est alors bâtie. La "clé de voûte" franco-allemande devait être construite sur des ruines morales, psychologiques, physiques.

Seul un certain degré d'union doit permettre aujourd'hui d'éviter la marginalisation. Le traité de l'Elysée (1963) a été la pierre angulaire des échanges : innombrables rencontres entre administrations et au niveau gouvernemental, échanges de fonctionnaires aux Affaires Etrangères, coopération des forces armées et unités communes de combat, échanges entre députés et autres commissions, concertation entre banques centrales, des milliers de partenariats entre villes et établissements divers, les échanges entre jeunes ( 5 millions à ce jour). Les sondages montrent enfin la profondeur de l'amitié entre les deux partenaires ( avec toutefois une nuance importante : pour l'Allemagne, l'Amérique reste le "modèle", pour la France, non...). Est-ce "la fin de l'histoire" entre la France et l'Allemagne? " Il n'en est rien , énormément reste à faire!"

Discussions, querelles, controverses.

L'élargissement de l'Europe, le maquis des égoïsmes nationaux, une certaine dilution des influences n'empêchent pas le noyau franco-allemand d'exister et les facteurs d'unité de se maintenir, mais on peut remarquer une stagnation et peut-être un éloignement dans les rapports. Est-ce, par exemple, le tarissement des moyens financiers qui frappe l'office franco-allemand dans son budget ou suscite l'ajournement du sommet culturel ? On lit dans la presse que l'Allemagne opposerait un "diktat" au sujet du pacte de stabilité, et l'Ambassadeur s'en dit choqué. En dehors des hésitations du gouvernement français au sujet de la réunification, l'Allemagne est montrée du doigt dans l'affaire yougoslave (reconnaissance "prématurée" de la Croatie).

On peut voir, de ce côté-ci du Rhin, combien "la France vit dans l'Histoire à un point extrême" et garde à l'esprit une représentation presque inouïe du passé! On parle de la guerre de 1870 comme étant le premier point de rupture entre les deux pays, les Français ne savent pas que le 17 ème siècle est pour l'Allemagne le premier signe de l'inquiétude (Louis XIV contre la coalition d'Augsbourg, ravage du Palatinat) . L'Allemagne enfin unie a voulu dire à la France en 1870 : "Cessez de vous considérer comme le premier pays au monde!". Monsieur Stabreit dénonce le penchant actuel "d'accuser" le voisin de convoiter l'Est européen, ou les Balkans. Erreur d'analyse, il n'y a pas hégémonie allemande ou impérialisme. L'Allemagne joue un jeu régulier et nul ne peut lui reprocher la demande économique qui lui est adressée. Enfin l'abandon du mark en faveur d'une monnaie européenne ne suppose-t-il pas quelques conditions?

Plus généralement l'Allemagne parvient lentement à recouvrer son identité. Peut-on lui reprocher l'unité réalisée de son peuple ?. Elle défend aujourd'hui les intérêts normaux d'une puissance dont la langue est la plus parlée en Europe. La France qui a surmonté intacte l'épreuve de la guerre se sent menacée à tort à côté de son grand voisin "L'histoire n'est pas un coucou !", elle ne se répète jamais mais la politique reste à inventer. De Gaulle et Adenauer ont convenu que les deux pays devaient renoncer à façonner séparément l'Europe car aucun d'entre eux ne se soumettrait à l'autre.
Il est vrai que des préjugés sont tenaces, par exemple l'idée que la Rhénanie est "à moitié française", ou encore que le transfert du gouvernement de Bonn.-qui n'a jamais été une capitale- à Berlin constitue un geste agressif, l'idée que la place enviable du mark, dans les officines de change en Russie ou en Europe orientale est la preuve certaine d'une prise de pouvoir etc... La susceptibilité française et quelques idées toutes faites sont pour le partenaire allemand un sujet d'irritation et de gêne.

Le sursaut

Les dérives de l'amitié franco-allemande doivent être surmontées par un surcroît de réalisme. Nous devons travailler fraternellement ensemble sur des plans concrets : poursuivre les échanges entre personnes, associer dans les entreprises les élites et les cadres en charge de la formation, mettre au point un statut d'entreprise commun, poursuivre l'apprentissage mutuel des langues malgré le poids inéluctable de l'anglais : "j'ai appris le russe et soudain ma compréhension du peuple russe a changé"! La compréhension du partenaire est absolument essentielle et toutes les mesures doivent être prises en faveur de cet objectif.

"La cathédrale est inachevée"...mais la durée permet la poursuite de l'oeuvre. Sur le plan de la culture, de la formation, des gouvernements, des administrations, des entreprises où tant a déjà été fait, la coopération doit se poursuivre avec vigueur. Le couple franco-allemand a peut-être moins de rêve en tête, mais sa réussite est un enjeu historique et mérite notre mobilisation.

Notes d'Henri Douard. non revues par le Conférencier