DEJEUNER-DEBAT du 18 septembre 1997


GEOPOLITIQUE DU XXIè SIECLE
Exposé de Jacques Attali, Conseiller d'Etat


La réflexion sur l'avenir connaît un regain d'intérêt à l'énonciation magique de "XXIème" siècle, comme s'il s'agissait d'un saut décisif dans des temps nouveaux. Les hommes politiques rivés sur les besoins présents dans leur circonscription, ne s'y préparent guère. A cet égard la formation donnée à l'ENA est excellente et joue pleinement son rôle dans la société française. Les Allemands y ont peut-être plus de prédispositions : n'ont-ils pas inventé la "géopolitique" au début du 19ème siècle, dressant les champs de force dans le théâtre européen ? Chez nous, Elisée Reclus (1830-1905) - quelque peu oublié - avait écrit une remarquable "Géographie universelle", dont les conceptions anarchistes le conduisirent au bannissement. Peut-on d'ailleurs avoir un point de vue universel en géopolitique ? La vérité est que "le lieu d'où l'on parle" l'emporte toujours selon le conférencier, et conduit à une certaine relativité.

Les facteurs d'optimisme

L'époque actuelle se présente sous les meilleurs auspices : démocratie partout triomphante, ouvrant un champ immense de développement, croissance quasi générale (3,5% cette année sur le plan mondial), progrès dans la productivité et les techniques, développement continu dans les processors (poursuite du doublement de capacité tous les 18 mois...); accès aux nano-technologies (l'infiniment petit....), reconstitution de matières premières, progrès foudroyant en génétique etc.. Mais nul n'ignore les contradictions, les enjeux, les énormes difficultés de la "course au progrès".

Problématique et contradictions du "progrès"

Il y a profusion de thèmes... Ainsi la démographie : la progression de la population s'infléchit mais les besoins sont monumentaux et presque sans solution dans les infrastructures, les voies de communication, le téléphone. Dans le domaine culturel, on ne pourra satisfaire les besoins en lecture que d'une minorité, quoiqu'on veuille. En matière alimentaire, les méthodes agraires américaines permettraient de nourrir 35 milliards d'hommes, mais jetteraient hors de chez elle le quart de la population mondiale... Les ressources halieutiques ne peuvent être accrues. La production d'énergie est gravement obérée par la présence de 70 centrales nucléaires dangereuses échappant à toute coercition etc..

L'idéologie, les pratiques culturelles, les opinions sont incohérentes. C'est ainsi que les interdépendances de fait (climat, modes de communication universelle type internet) se heurtent au cloisonnement des libertés individuelles ou à la demande d'autonomie personnelle. Le nomadisme visible dans nos sociétés (travail, argent, consommation, tourisme, virtuel télévisuel, drogue) est contredit par la recherche étroite des racines et de la culture régionale, le "cocooning", la dénonciation des "machines culturelles américaines"... Le jeu démocratique s'exerce à l'intérieur de territoires définis et réclame les vertus civiques de solidarité, tandis que les ressorts de l'économie de marché sont mus par l'ambition individuelle l'égoïsme, le cosmopolitisme cynique. Or démocratie et marché se développent parallèlement et cherchent à s'exclure réciproquement.

Il y a risque que "la démocratie bascule dans le marché" (cf. trafic de passeports, filières organisées d'émigrants). Plus largement toute civilisation a besoin de long terme, "d'éternité", alors que la démocratie, malgré les éloges qui entourent son progrès, réversible et précaire, laisse de côté l'avenir à long terme. Le "bricolage" démocratique résout assez bien les tensions du présent mais reste aveugle sur les contradictions de l'avenir. Le sens du travail est mis en question par le chômage ou les tâches répétitives, le travail "non marchand" solidaire et fraternel se développe mais n'est pas reconnu malgré son utilité. En France, on manque cruellement de généticiens, de programmeurs, de juristes des.brevets, d'orientalistes etc.. dont on refuse de rémunérer la formation.

Les lieux du pouvoir au XXIème siècle

La cause paraît entendue avec la domination américaine et l'anglais comme langue de communication. Pas si simple ! La langue anglaise est en déclin relatif et les USA voient leur influence économique se réduire proportionnellement "même si cela est peut-être regrettable". Ainsi on a vite donné la zone pacifique à l'Amérique mais la Californie ne s'intéressent qu'aux computers, le Japon est en déclin, la Chine très pauvre, l'Amérique latine frivole. L'Europe y garderait toutes ses chances servie par le gaz russe...

Le fractionnement des influences est le plus probable, souligné par René Girard qui redoute une "violence de nature locale", une agressivité dirigée vers ceux qui vous ressemblent. L'antidote serait alors de doter le monde d'institutions internationales désintéressées, dirigées par des hommes et des comités intègres mus par l'intérêt général et la solidarité (institutions très différentes de celles d'aujourd'hui dominées par des lobbys), et qui oeuvreraient pour les grandes causes de l'équilibre monétaire, l'assainissement nucléaire, la lutte anti-drogue etc... Point besoin dans ces conditions d'une super puissance. La démocratie de marché céderait la place à une "économie de marché régulée". Il est vrai qu'il y a fort à faire avec la volonté d'affirmation des grandes cultures de ce monde - occidentales ou orthodoxes, chinoises indiennes ou musulmanes, africaines et latino-américaines - qui cherchent toujours une occasion d'en découdre.


Devant ces menaces, la construction européenne est facteur d'ordre et de sécurité, lieu de pouvoir hautement civilisateur. La monnaie commune y sera forte car parcimonieuse ; après l'harmonisation de la fiscalité et du droit du travail, il restera à l'Europe à faire "le deuil du protectorat américain" et à se gouverner elle même. Alors, l'Europe sera sans doute une pièce essentielle de la géopolitique du XXIè siècle.

Notes d'H. Douard, non revues par le conférencier