DEJEUNER-DEBAT du 24 avril 1997


LA POLITIQUE OCCIDENTALE ET ASIATIQUE DU JAPON
Exposé de Hisanori Isomura, Président de la Maison de la Culture du Japon à Paris. Déjeuner débat du 24 avril 1997


La culture comme entrée en matière ...

"J'aurais dû commencer par la culture pour bâtir l'Europe" aurait dit Jean Monnet, cité par G.Descours. La culture introduit à la politique et révèle la nature des peuples. Ainsi les Français mènent-ils avec esprit de système leur politique culturelle, elle accompagne leur stratégie, elle est devenue indissociable de leur présence dans le monde. A la fin de la guerre du Vietnam, en 1973, c'est en français qu'est accueilli le conférencier, l'un des rares journalistes accrédités à Hanoï, et encore aujourd'hui, c'est dans cette ville que va se tenir le prochain sommet de la francophonie qui regroupe 47 Etats. Il y a un siècle, à l'ouverture du Japon, les missionnaires français se sont précipités. Paul Claudel dans les années 20 inaugurait la Maison franco-japonaise. Au total; 20 écoles de haut niveau furent ouvertes, d'où provient aujourd'hui même l'Impératrice du Japon. La France, conclut Monsieur Isomura, a une politique culturelle, or il n'en est pas de même du Japon.

Un nouveau regard sur le Japon

Si Madame Cresson attribuait au Japon de noirs desseins et "la volonté d'acheter le monde", elle interprétait à tort la réussite japonaise. Ni en matière de culture, ni en matière économique ou politique les Japonais n'ont de stratégie. " Nous avons de la tactique mais pas de stratégie à long terme". Et de citer Kissinger : "Nous Allemands (sic) nous avons une stratégie qui nous vient de la Prusse...vous Japonais vous savez réagir aux changements de l'environnement". Selon l'analyse du conférencier, la plupart des occidentaux ont d'abord une idée, puis ils bâtissent des institutions, ensuite ils agissent. La construction européenne est de ce point de vue exemplaire, les Allemands comme les Français s'entendent pleinement à cet égard sinon à d'autres. L'Asie c' est tout le contraire. Face au désastre de 1945, les Japonais ont fait des efforts colossaux pour se relever mais sans visée initiale ni objectifs précis.

Selon Isomura, l'histoire explique ce trait. "Les quatre bateaux noirs de l'Amiral Perry en 1868 ont ouvert les frontières sans ménagement". L'ère Meiji-Tennô allait occuper le Japon pour copier dans la hâte et radicalement le modèle occidental jugé bien supérieur. Appliquant divers préceptes: "Nation prospère, armée forte", ou encore "Ami éloigné, ennemi proche", le Japon devenait par un paradoxe de l'histoire puissance impérialiste, ennemi de la Chine (1895) et de la Russie (1905) et s'emparant de contrées proches. Cet impérialisme le conduisit à entrer dans "l'Axe"pour faire la guerre en compagnie de leurs lointains alliés germano-italiens. A nouveau " les bateaux noirs de Mc Arthur" les ont brusquement contraints à un" retournement de 180°", et les Samouraïs sont devenus des commerçants.

La nouvelle politique japonaise fut de placer l'effort sur l'économie en gardant un profil bas sur la politique et dans le domaine militaire, selon une logique dont l'habileté sans précédent va même jusqu'à inquiéter les observateurs. En effet, si leur soumission à l'égard de Washington est sans nuage, s'ils saluent la Chine avec considération, les Japonais ont bien conduit, voire gagné la guerre économique. La Chine d'aujourd'hui ne pourrait survivre sans le Japon dont le potentiel représente 72% du potentiel de l'Asie et la Chine le 20ème du sien. Les U.S.A.ne reçoivent du Japon que 11% de leurs biens de consommation mais 89% de leurs biens de production: "les machines sont faites au Japon et notamment leur partie clé". Pour l'automobile, le constat est encore plus alarmant puisque 97% des machines-outils sont japonais ! Et que feraient les Américains si les Japonais ne venaient sans relâche combler leur déficit ?..

Ainsi, renonçant aux attributs normaux d'une grande puissance à la suite de sa défaite de 1945, le Japon pousse au maximum la logique du développement économique. Parallèlement, les classes dirigeantes ont voulu garder à leur pays une allure modeste. L'accent reste porté sur les arts traditionnels qui expriment la simplicité, la sobriété voire la pauvreté. Le célèbre art floral exprime le raffinement d'une société modeste. L'architecture ancienne exclut les couleurs vives, les complications. L'élan de la modernité évite le clinquant, la démesure, l'ostentation. Fonctionnalité efficace, netteté, qualité du produit fini. Le Japon peut-il changer encore ? "Le virage à 180° serait la militarisation et l'arme nucléaire". Qui oserait prendre de telles décisions aujourd'hui ?

Le Japon, l'Union Européenne, la France

La monnaie européenne fera passer le yen en 3ème position, mais la stabilité monétaire est le gage d'une prospérité plus grande pour tout le monde. Si on ne redoute guère les puissances du "soleil couchant", le monde occidental, et en particulier la France, possède une qualité de vie inégalable. "Vous avez un avenir plus brillant que vous ne le pensez.... Il faudrait toutefois reprendre les fonctionnaires en main et renvoyer ceux qui ne travaillent pas. Il y a des efforts à faire pour que votre T.G.V. égale les 18 secondes de retard moyen annuel du Shinkansen !"...

Le conférencier est heureux et fier d'ouvrir à Paris la Maison de la Culture pour tout ce que représente la France. A une question, il rappelle que la Chine dont la langue est d'influence gréco-latine et le Japon de langue ouralo-altaïque sont des contrées tout à fait différentes malgré des idéogrammes communs. Le Japon est-il menacé par le vieillissement ? Non, car si le Japon vieillit (1,04 enfant par femme) "les nouvelles technologies vont permettre aux gens de continuer à travailler à un âge avancé si besoin est; ainsi les pilotes d'avion pourront-ils servir au delà de 70 ans...Chez nous aucune grève n'est dommageable pour l'économie car les grévistes travaillent comme les autres mais avec un brassard et ils infligent à leur chef l'affront de ne pas leur sourire..."

Résumé d'Henri Douard, non revu par le conférencier