DEJEUNER-DEBAT du 15 mai 1997


DES SUPERSTITIONS ET DE LA REALITE DANS LES DEBATS SUR LE NUCLEAIRE
Exposé de Georges Charpak, prix Nobel de physique

En conclusion vous trouverez ci-aprés une recension sur le livre de G Charpak "Feux follets et champignons nucléaires"


Comment informer les gens sur la réalité de l'énergie nucléaire ? La question n'est pas seulement technique, elle aborde le domaine des peurs sociales et individuelles, elle s'attaque de front à des superstitions. On se souviendra toujours de l'énorme choc provoqué par Hiroshima et Nagasaki, des 40 années "d'équilibre par la terreur", puis de l'accident de Tchernobyl....Le livre de Georges Charpak et Richard L.Garwin, "Feux follets et champignons nucléaires" (O. Jacob) veut affirmer que le nucléaire fait aujourd'hui partie du patrimoine scientifique, il est le plus efficace et le moins dangereux des moyens pour produire l'énergie nécessaire à nos sociétés !

La guerre et ses séquelles.

La science nucléaire est le fleuron de l'intelligence scientifique E =Mc2 la plus simple de toutes les formules ouvre à la maîtrise de l'univers d'un geste élégant. Pourtant le savant est effrayé par la bêtise, les passions, les haines séculaires. "Je suis terrorisé par les armes nucléaires"! La détention de 45.000 têtes nucléaires par les Russes et de 30.000 par les Américains, "c'était idiot". 3000 têtes (voire 500 comme en France) auraient suffi ! Cette sottise est le résultat des intérêts de corps, de la suffisance des conseillers et l'activité inconsidérée de centaines de milliers de personnels...

Même après Start 2 qui devrait réduire l'ensemble des têtes stratégiques à 12.000 et les armes tactiques à quelque 6/8000 pour les Russes et les Américains, on voit la Douma saisie de crainte refuser de signer. Tandis que l'Inde caresse d'ambitieux projets. Pourquoi ces 20.000 têtes nucléaires en 2003, pourquoi donc et pourquoi faire ? Sans compter les problèmes de la dénucléarisation particulièrement aigus pour les Russes, dans la région de Mourmansk par exemple. Sans doute les militaires, pourront-ils obéir à un pouvoir politique en cours de restauration, mais nul ne sait ce que pourraient fomenter des sectes ou des illuminés.

L'atome et la vie quotidienne.

Pour inquiétantes que soient les séquelles de la guerre froide, l'équilibre des forces nucléaires a probablement sauvé notre monde d'une expérience horrible, et l'on est en droit d'espérer des temps où la préoccupation majeure deviendrait la maîtrise du nucléaire à des fins civiles. A cet égard, l'ignorance du public est profonde. Ici où là des expériences éducatives sont tentées (USA, Hongrie, France...) pour familiariser les gens sur l'atome
Or nous baignons depuis la nuit des temps dans la radioactivité : naturelle interne au corps humain avec 10.000 désintégrations par seconde venant du potassium contenu dans notre corps (1/3 des doses reçues en moyenne par an), radioactivité naturelle externe due aux rayons cosmiques et aux radiations telluriques (venues du sol), plus fortes si ce sol est granitique comme en Armor, Auvergne ou Corse que s'il est calcaire (1/3 des doses reçues).

A cette radioactivité naturelle s'ajoute une radioactivité artificielle: médecine nucléaire, radiographies et radiothérapie (1/3 des doses reçues). Ces trois tiers constituent le "bruit de fond" naturel auquel nous sommes obligatoirement soumis. Il serait possible de réduire le troisième tiers (abus des radios répétées sur les jeunes enfants) : c'est à de telles dérives que devraient s'employer Greenpeace et ses émules plutôt que de fomenter des actions spectaculaires et chimériques. Sait-on que les effets de Terchnobyl, en dehors du site lui-même sont au maximum de l'ordre de 30.000 victimes du cancer en 50 ans à comparer aux innombrables autres causes de cancer qui contribuent à la mort de 20% de la population mondiale. Une partie importante de celles-ci est due aux autres formes de production d'énergie. Il faut donc dénoncer la démagogie des dénonciateurs patentés. La vraie question est la lutte contre l'ignorance et la maîtrise des abus.

Bienfaits et méfaits du nucléaire.

L'effet de serre naturel donne à notre planète une température agréable de 15° en moyenne, mais si nous nous obstinons à émettre inconsidérément du gaz carbonique, du méthane, de la vapeur d'eau, etc... il se produira un réchauffement qui dans une centaine d'années pourrait être de 4° avec le seul charbon chinois (2 fois plus de gaz carbonique) avec comme conséquences : avancée des mers, tornades, déluges et sécheresses. Pour lutter efficacement contre l'accroissement de l'effet de serre, il n'y a pratiquement pas d'autre moyen que de développer l'industrie nucléaire.

Pour l'instant, c'est la fission de l'uranium (et d'un combustible mixte le MOX), qui fonctionne de façon satisfaisante, elle produit 18% de l'énergie mondiale et 80% en France. La surgénération (Superphénix) devait permettre d'accroître de façon considérable le combustible nécessaire. La présence sur le marché d'une quantité immense de Plutonium militaire à éliminer lui enlève tout intérêt économique. Mais des innovations majeures sont attendues grâce aux recherches du Cern, pilotées par Carlo Rubbia qui propose de remplacer l'uranium par du thorium beaucoup plus abondant et de coupler les nouveaux réacteurs avec un accélérateur de particules. Cette recherche place dans l'ombre la fusion (le combustible sera alors l'hydrogène).

La recherche porte aussi bien sur le problème de l'élimination des déchets dont la durée de vie est extrêmement variable, de quelques mois à plusieurs millions d'années, par chance la nocivité est en général à l'inverse de la durée. Faut-il enfouir, comme le pensent les Américains, faut-il retraiter comme le font déjà les Français, qui avec l'usine de La Hague ont une forte avance sur les autres pays ? On sait que l'enfouissement soulève aussi des réactions passionnelles, on sait aussi que le volume des déchets nucléaires est extrêmement faible comparé à celui d'autres déchets industriels ou ménagers
Une hiérarchie des risques montre que le risque de mortalité par le nucléaire est tout à fait négligeable comparé à d'autres risques couramment pris par les hommes : circulation, alcool, tabac, etc.. "Le bon sens ne pouvant se représenter la structure des atomes", les savants devront consacrer beaucoup de temps à la communication pour combattre l'ignorance et la superstition.

Résumé de Jacques Bourdillon et d'Henri Douard


Recension du livre de Georges Charpak " feux follets et champignons nucléaires " (Odile Jacob)

1) le contexte et les références

* Bernard Pivot a consacré au livre de Charpak le "Bouillon de Culture" du 31 janvier 1997. Le débat a été largement dominé par notre prix Nobel qui a eu le mérite d'être clair, bienveillant, et plein d'humour. A aucun moment Dominique Voynet n'a pu le mettre en difficulté , notamment à propos des solutions alternatives qu'elle préconisait. Charpak a rappelé que sans dommage apparent, nous sommes exposés en permanence à une radioactivité naturelle (tellurique et cosmique) et artificielle (radiographies et radiothérapies). Michèle Rivassi (Crirad "laboratoire indépendant"??) s'est montrée incapable de le contredire sur le problème des faibles doses :
*Le livre de Charpak sur le thème du nucléaire n'est pas le premier du genre : un jeune polytechnicien, Bruno Comby (X 80, Ensta 85) a défendu les mêmes idées dans "le nucléaire avenir de l'écologie",(paru en 1994 aux éditions La compagnie du livre, réédité en 1995 aux éditions F X de Guibert) : une centrale nucléaire française classique de 4 tranches de 1300 MW (eau pressurisée, ou REP) occupe une place réduite (l'équivalent d'un complexe sportif avec pelouses et parking, 1km 2), produit pour un prix faible l'électricité nécessaire à une mégapole comme Paris ou Tokyo, avec une sécurité remarquable : elle est infiniment plus sûre, et plus propre qu'une centrale à hydrocarbures ou à charbon, laquelle contribue puissamment à la pollution de l'air, et aux émissions de gaz carbonique. Ce n'est pas une bombe et le problème des déchets est relativement facile à résoudre. Pour produire autant d'électricité avec des capteurs solaires, il faudrait une base de 1.000 Km de long sur 100m de large ; pour le faire avec des éoliennes, il faudrait couvrir de capteurs une surface comparable à celle de la Belgique . Le livre de Charpak vient conforter ces thèses en élargissant le débat et en leur apportant la caution d'un prix Nobel
*notre prix Nobel nous a habitués à des prises de position très nettes face à une certaine agitation pseudoscientifique entretenue par les médias : affaires de la mémoire de l'eau (Jacques Benveniste ), de la fusion froide (dont les inventeurs sont fustigés sans être nommés). A propos des risques de leucémie au voisinage de La Hague ( étude épidémiologique de Jean-François Viel fortement critiquée par l'Inserm), Charpak est encore plus féroce : si l' État disposait d'un peu plus d'argent pour la recherche, au lieu de le consacrer à une nouvelle étude épidémiologique sur les leucémies de La Hague, mieux vaudrait attaquer la question de la réduction (selon lui possible à hauteur de 30%) des radiations dues à la radiologie médicale !!!

2) le sens du titre et l'objet du livre :

Charpak qui manie l'humour avec maëstria nous apporte aussi une vision humaniste
En évoquant les feux-follets, il s'attaque aux manipulateurs et aux superstitieux : les superstitions dont il voudrait nous délivrer sont entretenues par les mouvements écologistes et amplifiées par les médias, il croit utile de rappeler que
-c'est à une réaction nucléaire, la fusion que nous devons de recevoir du soleil la chaleur donc la vie
-notre planète, la terre, disposait bien avant l'invention des centrales nucléaires à Oklo au Gabon, d'un réacteur naturel qui a duré des millénaires
-nous sommes pétris de poussières d'étoiles mortes dont les composants radioactifs se désintègrent par milliers chaque seconde dans notre organisme qui contient du carbone 14, potassium 40, (et aussi du césium 137, du aux explosions aériennes arrêtées dans les années 60, émis ensuite par l'accident de Tchernobyl)
En revanche, en évoquant les champignons nucléaires, il prend au sérieux la menace de la guerre nucléaire et veut éliminer les quelques 60.000 ogives pour en préserver l'humanité Après avoir reconnu que la politique de dissuasion nucléaire entre les deux grands avait sans doute préservé la paix pendant 40 ans, il prend parti contre la continuation de cette politique donc pour un désarmement massif et rapide des deux grands (60.000 ogives nucléaires!!!pour quoi faire?, et aussi pour empêcher la prolifération au niveau des puissances moyennes (Pakistan, Israël, etc)
Il s'inquiète à propos des combustibles fossiles (y compris gaz et charbon) : ils ne sont pas inépuisables, ils contribuent à l'accroissement de l'effet de serre (si les Chinois continuent leur croissance énergétique à partir du charbon, en 2050, ils rejetteront 8 fois plus de CO2 que n'en produit aujourd'hui le monde). Il faut donc trouver d'autres sources d'énergie. Il souhaite certes un fort développement de la cogénération, de la biomasse, de l'éolien, et du solaire, ces filières sont elles alors à la dimension du problème ? On comprend qu'il ne le croit pas
Il sait que les hommes seront demain beaucoup plus nombreux, habiteront de plus en plus en ville. Il faudra les nourrir convenablement (cf le livre de François Monnier Terre Nourricière). Charpak veut aussi leur apporter, en quantités suffisantes, l'énergie dont ils auront besoin. Il milite donc pour le nucléaire civil.

3) comparaison des risques :

A propos des accidents nucléaires civils, des chiffres extravagants sont proposés par toutes sortes d'experts et repris par les médias, Charpak n'hésite pas à les citer il s'emploie ensuite à les relativiser (comparaison avec d'autres accidents et catastrophes), tout en se livrant à une critique féroce du système soviétique responsable de Tchernobyl dont il tente d'évaluer les dégâts 30.000 victimes sur 30 ans lui semble le chiffre le plus vraisemblable "mais ces 30.000 morts s'ajoutent à 30.000 fois plus de morts par cancer naturel ou engendré par les autres nuisances que l'homme a su générer, parfois pour son plaisir comme la fumée de cigarette" (p 183)
Il se réfère à une étude ayant porté sur un groupe de 270.000 enfants, et aussi sur les dommages infligés aux fœtus : jusqu'à présent, il n'y a aucun changement de morbidité par leucémie qu'on puisse attribuer à l'accident de Tchernobyl, retard mental sur certains enfants, mais il est impossible d'en imputer la cause aux radiations
Nous avons extrait deux tableaux qui donnent des ordres de grandeur à propos des risques (faibles pour l'énergie nucléaire, considérables pour les armes nucléaires)

*accidents mortels aux États-Unis
type d'accident
victimes / an
probabilité / personne et / an
accident d'auto55.7911/4.000
chute11.8271/10.000
feu et substances chaudes7.4511/25.000
inondation6.1811/30.000
arme à feu2.309 1/100.000
accident d'avion 1.778 1/100.000
chute d'objet1.2711/160.000
électrocution1.1481/160.000
éclair160 1/2.000.000
tornade91 1/2.500.000
ouragan931/2.500.000
total des accidents111.9921/1.600
   

accident nucléaire (100 réacteurs)
rien en occident1/500.000.0000 très arbitraire


*catastrophes d'origine naturelle ou humaine dans le monde
cause
lieu
date
victimes
explosion chimique
Halifax Harbor Canada
19171654
épanchement chimique
Bhopal Inde
19845000
accident de centrale nucléaire

 


Union soviétique

198630.000 en 30ans
éruption volcaniqueMt Tambora Indonésie1815160.000
explosion d'arme nucléaire Hiroshima Japon1945200.000
catastrophe climatique cyclone Bengladesh1970
300.000
tremblement de terre
Shaanxi Chine
1556830.000
inondation
Hoang Ho Chine
19313.700.000
famine nord de la Chine1876/7910.000.000
première guerre mondiale
principalement Europe
1914/1820.000.000
peste noireEurope1347/5125.000.000
seconde guerre mondiale monde entier1939/4540.000.000
sidamonde entierdepuis 1980>3 millions/an de séropositifs
guerre nucléaire ???????1 milliard ???


4) Les solutions nucléaires

Charpak explore les différentes solutions qui s'offrent à l'humanité pour produire l'énergie en quantité suffisante pour éviter le rationnement (que souhaiteraient certains, tels Albert Jacquard, ou les adhérents du Club de Rome)
les solutions nucléaires lui paraissent indispensables :
fusion : sans doute, mais il faudra encore une quarantaine d'années pour y parvenir : installation Tokamak au Royaume-Uni
fission : plusieurs voies sont prometteuses :
*généralisation de l'utilisation du MOX comme combustible (ce qui permet de brûler le plutonium) dans les centrales à eau lourde ou à eau légère,
*développement et perfectionnement des surgénérateurs type superphénix (ce qui multiplie par un facteur 50 nos réserves d'uranium,
*extraction de l'uranium à partir de l'eau de mer (le coût d'extraction serait 15 fois plus élevé qu'à partir des minerais, mais les réserves sont 1.000 fois supérieures aux réserves prouvées dans les minerais de haute qualité, p92)
* réacteur Candu gaz à haute température (p108-109 uranium non enrichi, deutérium, hélium, 22 réacteurs existent déjà),
*nouvelle filière : couplage d' accélérateurs de protons avec des générateurs à fission (procédé préconisé par Carlo Rubbia, utilisant du thorium dont les réserves sont 3 fois plus abondantes que celles de l'uranium)

Quelques chiffres pour conclure :
la part de l'énergie nucléaire dans le monde est de 18% (France 80%, USA 17%)
au total 430 réacteurs qui transforment 30% de leur énergie en électricité alors que 70% réchauffe l'atmosphère et les océans