Conférence du 3 mars 1997

Cycle "Religions du Monde"


CAPITALISME CONTRE CAPITALISME : L'AVENIR DU MODELE RHENAN
Exposé de Michel Albert, membre du Conseil de politique monétaire
Conférence débat du 3 mars 1997 à l'ecole Saint-Jean-de-Passy à Paris


Comment pour un "banquier central" ne pas parler monnaie, et donc Euro, à un an d'une échéance décisive, même, et surtout s'il est venu parler, ou plutôt défendre, le capitalisme rhénan ?
Avant la chute du mur de Berlin, tout était à sa place : le communisme d'un côté, le capitalisme de l'autre. Après l'effondrement de l'intérieur du premier, il est apparu, plus clairement qu'auparavant, que le capitalisme n'était pas homogène.
La nouvelle révolution conservatrice
La nouvelle révolution conservatrice, selon la formule de Guy Sorman, introduite par Margaret Thatcher et Ronald Reagan a défini un modèle de capitalisme anglo-saxon s'opposant point pour point au modèle rhénan qui, de l'Autriche au Danemark, en passant par l'Allemagne et le Bénélux a développé au cours des années des traits communs et affirmé une volonté d'allier efficacité économique et équité sociale.
Au plan macro-économique, le modèle rhénan accorde à l'Etat et aux collectivités publiques un rôle essentiel et de redistribution avec notamment une sécurité sociale développée et des systèmes de retraite par répartition et, à cet égard la France n'est pas très éloignée des bords du Rhin. Les Anglo-saxons privilégient une approche individuelle, le gouvernement, l'Etat, étant considéré comme une "nuisance nécessaire". Cela se traduit par de sensibles écarts en termes de dépenses publiques.
L'économie sociale de marché
Le principe allemand d "économie sociale de marché" définit ce système qui a son correspondant au niveau des entreprises avec la "cogestion". Patrons et actionnaires, travailleurs et syndicalistes partagent la gestion et recherchent un consensus dans l'intérêt général. Les augmentations de salaires s'inscrivent ainsi dans des conventions collectives longuement négociées, alors qu'elles sont individualisées dans les pays anglo-saxons. Dans ces derniers les écarts de salaires sont trois fois supérieurs à ceux des pays rhénans, et ils ne cessent de s'accroître.
Le modèle rhénan en difficulté
Aujourd'hui les choses ont changé, et le modèle rhénan se trouve en grande difficulté en Allemagne en particulier, mais le peuple lui manifeste un profond attachement. En témoigne l'imposante manifestation qui a rassemblé 350.000 personnes en Juin 1996 à Bonn pour dire non aux mesures envisagées par le gouvernement pour réduire les déficits de la Sécurité Sociale en s'attaquant à certaines prestations, mais aussi leur refus d'un modèle américain où l'assurance maladie relève de l'individu et non de la collectivité.
Or, et le Chancelier Kohl l'a souligné, la situation ne peut plus durer "dans un pays où les étudiants sont de plus en plus âgés, où les retraités sont de plus en plus jeunes, où la durée hebdomadaire du travail de plus en plus courte et où, de surcroît, les congés sont de plus en plus longs". Cela se traduit inévitablement par un creusement des déficits et des pertes de compétitivité. Cette situation a été accentuée par les variations du dollar qui ont conduit à une réévaluation du Deutsche Mark dont la valeur a quasiment doublé par rapport à la monnaie américaine entre 1985 et 1996. Toutefois, comme le disent ironiquement les Américains, le dollar c'est notre monnaie et votre problème. Toujours est-il qu'au cours des dernières années, après avoir craint de perdre leur capacité concurrentielle et leur compétitivité, notamment technologique vis à vis du Japon, ceux-ci se sont vivement ressaisis.
Un remède : davantage d'Europe
Durant cette période, en Europe s'est progressivement renforcée l'idée qu'il était essentiel pour la compétitivité, l'efficacité mais aussi pour défendre le modèle économique et social européen de s'engager sur la voie de la monnaie unique.
Michel Albert, après avoir souligné le rôle déterminant de Jacques Delors dans le processus qui, à travers le Traité de Maastricht, devrait aboutir à doter l'Union européenne d'une Union monétaire avant l'an 2000, a rappelé le contenu et le calendrier de ce qui sera "la grande affaire de la décennie" selon la formule de Newsweek. Puis il s'est attaché à expliquer les raisons pour lesquelles chaque pays, et en particulier ceux du Sud de l'Europe, a intérêt à faire partie du premier train, celui de 1999. Dans le monde concurrentiel d'aujourd'hui, les mouvements de capitaux sont libres. Les épargnants comme les marchés privilégient pour leurs placements les pays dont la dette et le déficit publics ne sont pas trop élevés et dont l'inflation est maîtrisée. Pour les Etats, les collectivités publiques, les entreprises ou les particuliers disposer d'une large capacité d'emprunt le meilleur marché possible, présente des avantages considérables.
La crédibilité résultant du respect des critères de Maastricht et reconnue par la participation à l'Union économique et monétaire permettra aux pays du sud d'abaisser leur coût d'emprunt et d'engager un processus de réduction de leur endettement. Ils prolongeront ainsi les efforts entrepris qui ont abouti en Italie et en Espagne à de spectaculaires baisses des taux. Ce même mouvement de réduction des taux d'emprunt obtenu en France marque également le soutien des marchés au choix effectué en faveur de l'Union monétaire contrairement à ce qui se passe au Royaume-Uni.

Peut-on être optimiste? Certes, mais il ne faudra pas que les efforts se relâchent sinon, a prévenu Michel Albert, les plus vertueux - les adeptes du capitalisme rhénan - devront payer pour les moins vertueux.

Notes de Francis Drong