Conférence du 12 juin 1997

Cycle "Religions du Monde"


L'INFLUENCE DES THEOLOGIES DE LA LIBERATION
Introduction de l'exposé de Bruno Chenu, assomptioniste, rédacteur en chef de LA CROIX.

Les théologies de la libération sont plurielles parce que les oppressions sont multiples. On peut les classer selon leurs réponses à cinq formes d'oppression : une oppression économique: il y a des riches et des pauvres, un Nord et un Sud, et même un Sud au sein du Nord ; une oppression culturelle avec des dominants et des dominés ; une oppression raciale et ethnique, celle des Blancs sur les gens de couleur ; une oppression religieuse: des religions de salut à prétention universaliste ont écrasé des religions locales ; une oppression qui a trait au sexe, au genre (gender en anglais), se traduisant par des discriminations à l'égard des femmes

Donc, cinq causes d'oppression entraînant l'exploitation des peuples, l'aliénation des cultures, la marginalisation des races, l'extirpation des religions, l'infériorisation des femmes.

Parce qu'il y a des oppressions multiples, nous rencontrons donc des théologies de libération un peu différentes :

Quelle libération suggèrent ces diverses théologies ?

Cette notion de "libération" recouvre une réalité complexe qu'il ne faudrait pas considérer dans une approche rétrécie. Car le coeur du débat est là : il a été reproché aux théologiens latino-américains d'avoir une conception tellement étroite de cette libération qu'elle mettait en cause la nature de l'Evangile et de la foi, en réduisant cette libération à la seule dimension économique.

Pour les meilleurs théologiens latino-américains, cette libération est une notion une mais complexe. Il faut se référer là à Gustavo Gutierrez considéré à juste titre à travers le monde comme le père de cette théologie, grâce à son livre Théologie de la libération, paru en 1971. Il a été le premier à formuler cette théologie dès 1968, mais les Noirs américains l'exprimaient de leur côté au même moment.

G. Gutierrez distingue trois niveaux de libération, distincts mais articulés entre eux :

Ce niveau théologal implique les deux autres niveaux : il n'y a pas de relation filiale à Dieu si l'on se désintéresse de la libération économique et humaine.

 

Qu'est-ce alors que la théologie latino-américaine de la libération ?

Elle revêt un double aspect : une méthode et un contenu.

Sur le plan de la méthode, elle souligne que l'engagement est premier et que la réflexion théologique est l'acte second, ce qui ne veut pas dire secondaire. Il faut d'abord, en s'engageant, se donner les moyens de comprendre la réalité que l'on veut changer. Il faut pour cela faire appel à des outils d'analyse qui permettent de comprendre le pourquoi des phénomènes de pauvreté. Dans les années 60-70, les Latino-américains ont utilisé un vocabulaire marxiste, parlant par exemple de "praxis", mais l'insérant dans un cadre de réflexion chrétienne qui modifiait sa signification. Pour eux, la théologie est toujours une réflexion critique à partir d'une praxis, d'un engagement historique

Si la méthode est importante pour prendre au sérieux le réel, le contenu ne l'est pas moins et c'est la fameuse "option préférentielle pour les pauvres", le choix prioritaire des pauvres. Ce choix n'est pas d'abord celui de l'Eglise mais celui de Dieu, auquel l'Eglise se doit d'être fidèle. Il oblige à regarder le présent à partir des victimes, à partir des plus petits : les pauvres. Et cela change beaucoup de choses...

L'apport inestimable des théologies de la libération est d'obliger tout un chacun à prendre en compte la réalité dans toutes ses dimensions et à chercher à y inscrire la foi chrétienne comme un geste de libération, comme une action de transformation, comme un refus de la fatalité, comme une volonté de fraternité, en s'appuyant sur l'espérance et le dynamisme des pauvres. Désormais, le croyant ne peut plus échapper à la question : ma foi est-elle concrètement libératrice ?

Notes de Bruno Chenu